Des Rayons et des Ombres
Genre : Histoire
Pays : France
Durée : 3h19
Réalisateur : Xavier Giannoli
Acteurs : Jean Dujardin, Nastya Golubeva, August Diehl
Comment une amitié sincère peut-elle mener au désastre ? Comment des convictions humanistes conduisent-elles à un naufrage des valeurs ? A travers l’histoire véridique de Jean Luchaire et sa fille Corinne, Giannoli nous entraine pendant plus de trois heures dans une descente vertigineuse vers les bas-fonds de notre histoire contemporaine.
A la fin de la Première Guerre mondiale, certains pacifistes des deux côtés du Rhin s’organisent en comité franco-allemand pour dire : « Plus jamais ça ». C’est ainsi que Jean Luchaire, journaliste de talent et Otto Abetz, unis par une solide amitié, entendent faire rayonner leur désir de paix, d’harmonie et de liens entre deux cultures riches. Ils sont progressistes, plutôt de gauche, engagés contre le racisme et l’antisémitisme. Malgré les nuages qui s’accumulent dès les années 30 puis l’accession d’Hitler au pouvoir, ils pensent pouvoir maintenir le cap. L’idée est d’éviter la guerre à tout prix. Il faut pouvoir vivre en paix.
Depuis les Années folles, Jean mène grand train avec son métier de presse. Il sort assidument chez Maxim’s, court les femmes et couve d’un œil fier et jaloux à la fois sa fille Corinne qui fait son chemin dans le monde du cinéma. Quand la guerre éclate, au début, rien ne semble changer dans Paris. Les mêmes fêtes, les mêmes trépidations. En face, le führer veut savoir quel est le degré d’impopularité de l’occupant et comment il peut manœuvrer. Otto Abetz va lui être très utile, lui qui a de nombreuses relations, pour prendre le pouls des Français. Il le nomme ambassadeur, un poste qui ressemble en fait à celui d’un espion endimanché. Abetz fournit des subventions à Luchaire et son journal, donnant l’illusion que rien ne change.
Mais petit à petit, dans le choix des sujets, avec les agissements du régime de Vichy dont il est préférable de se faire bien voir, un glissement s’opère. De compromis en compromis, on sombre peu à peu dans la compromission, jusqu’à assumer une « collaboration éclairée ». Fumeux concept. Au même moment, Corinne s’étourdit dans des fêtes sans fin, multiplie les tournages, court les couturiers avec son père. L’argent coule à flots. Les comptes sont dans le rouge, qu’importe ! Tout passe en notes de frais, et la fête folle continue. On s’en doute, la fin sera tragique.
Giannoli prend son temps pour déployer cette fresque macabre. Il fait commencer l’histoire en 1948. Corinne, cachée dans un modeste appartement, est reconnue et agressée dans la rue. Son statut de traitre la suit. Elle entreprend de donner sa propre version des faits en enregistrant sur un magnétophone prêté par sa voisine. C’est sa voix (off) qui va rythmer le récit. L’intérêt d’un film long (mais sans aucune longueur) c’est d’installer un climat, de bien montrer les enjeux,
d’éviter le simplisme. Les débuts sont teintés d’idéal. Il y a un vrai espoir, de la joie. La vie reprend son cours. Au fur et à mesure que le vert-de-gris teinte la société, ce qui était flamboyant, chatoyant, léger comme des bulles de champagne devient criard, gueulard, nauséeux. Le divertissement devient décadent, les festivités puent la mort. On ne s’engage plus, on se justifie. Ou même on crie que l’on n’a pas à se justifier, comme le fait Jean, quand son entourage commence à douter des orientations du journal.
Le film a bénéficié de gros moyens, visibles à l’écran. Nous sommes entrainés dans un tourbillon incessant sur lequel la menace rôde sans cesse, sans que les vraies violences exercées par les nazis ou les Français complices soient jamais montrées. Mais le climat devient étouffant. Autant de gabegie, d’orgies, de fuite en avant, soulignent l’aspect mortifère de l’époque.
On voit passer Céline. On assiste à la mascarade du retour des cendres de Napoléon. Tout cela est glaçant. On attend de se prendre le mur, et plus le temps passe, plus l’on pressent que la fin sera terrible. La tuberculose qui plane sur tout le film est une métaphore de la mort omniprésente.
Plusieurs fois Jean Luchaire dit : « Je ne juge pas ». Effectivement, dans cet enchainement des faits, la course à l’argent qui manque sans cesse, les pressions diverses, l’action remplace la pensée. On peut se demander ce qui différencie un salaud d’un héros. L’époque, le contexte ont une importance. Le manque de recul et les choses qu’on ne savait pas aussi, sûrement.
A partir de quand devient-on un salaud ? Où se situe la ligne qu’il ne faut pas franchir ? Les monstres existent-ils ? Giannoli exerce son métier avec beaucoup de subtilité quand il montre un Dujardin acculé et à l’opposé de ce qu’il voulait faire, aveuglé et s’aveuglant avec constance. Pour autant, il n’y a pas de cruauté ni de sadisme chez lui. Mais le procès, à froid, rappellera qu’on est responsable de ses actes et cette fois, il n’y aura pas d’indulgence.
Des rayons et des ombres (le titre est emprunté à un recueil de poèmes de Victor Hugo qui interroge sur les deux visages de l’être humain) conduit le spectateur à se demander en son for intérieur : « Et moi, qu’aurais-je fait ? » Dans une période où nos certitudes sont mises à rude épreuve, il serait présomptueux d’avoir des réponses toutes faites. Mais il est urgent de s’interroger pour savoir où sont nos valeurs.
Françoise Poul
Fiche technique
Titre original : Les Rayons et les Ombres
Réalisation : Xavier Giannoli
Scénario : Jacques Fieschi et Xavier Giannoli
Musique : Guillaume Roussel
Décors : Riton Dupire-Clément
Costumes : Pascaline Chavanne
Photographie : Christophe Beaucarne
Montage : Cyril Nakache et Mike Fromentin
Production : Olivier Delbosc, Sidonie Dumas et Patrick Godeau
Sociétés de production : Curiosa Films et Gaumont[4]
Société de distribution : Gaumont
Budget : 30,6 millions d'euros
Pays de production : France
Format : couleur
Genre : drame historique
Durée : 195 minutes
Date de sortie : 18 mars 2026
Distribution
Jean Dujardin : Jean Luchaire
Nastya Goloubeva‑Carax : Corinne Luchaire, fille de Jean Luchaire[8]
August Diehl : Otto Abetz
André Marcon : Julien Luchaire, père de Jean Luchaire
Chloé Astor : Antonina Silberstein, épouse de Julien Luchaire, juive
Lucie Vignolle : Suzanne de Bruyck, épouse d'Otto Abetz
Olivier Chantreau: Guy de Voisins, amant de Corinne, impliqué dans des trafics de marché noir
Anna Próchniak : Lydia Rogers, amante de Corinne et de Guy de Voisins
Valeriu Andriuta : Léonide Moguy, cinéaste juif qui fait tourner Corinne Luchaire avant la guerre et vient lui rendre visite après sa condamnation
Philippe Torreton : le procureur demandant la mort lors du procès de Jean Luchaire
Vincent Colombe : Guy Crouzet, journaliste des Nouveaux Temps, collaborationniste sans réserves
Nicolas Avinée : Philippe
Giorgia Sinicorni : Delphine
Maria Cavalier-Bazan