Après le magnifique Séraphine, qui s’intéressait à la rencontre entre le collectionneur allemand Wilhelm Uhde et sa femme de ménage, Séraphine Louis, aux talents de peintre cachés, Martin Provost s’intéresse une fois de plus à une artiste oubliée de l’histoire, cabossée par la vie, Violette Leduc. A la fois sombre et lumineuse, la vie de Violette se lit comme un tableau et Provost raconte le tout avec sincérité et minutie dans un film raffiné et rigoureux porté avec brio par une interprète résolument talentueuse.
Violette Leduc, née bâtarde au début du siècle dernier, rencontre Simone de Beauvoir dans les années d’après-guerre à St-Germain-des-Prés. Commence une relation intense entre les deux femmes qui va durer toute leur vie, relation basée sur la quête de la liberté par l’écriture pour Violette et la conviction pour Simone d’avoir entre les mains le destin d’un écrivain hors norme.
Coécrit avec René de Ceccaty, le film de Provost suit Violette entre 1942 et 1964, du moment où elle publie son premier livre L’Asphyxie et jusqu’à son premier grand succès populaire, La Bâtarde, préfacé par Simone de Beauvoir. Profondément complexée par son apparence, Violette Leduc trouve dans l’écriture un purgatoire, un moyen de livrer ses angoisses et ses envies les plus intimes, dans un style expressif, très cru. Comme il l’était également dans Séraphine, l’art représente ici une source d’échappatoire pour l’écrivain qui couche sur le papier toute sa frustration et ses espoirs. Dans la vie de la jeune femme, beaucoup de rencontres, d’occasions manquées et de rejet. La faute à un physique disgracieux, un peu, mais surtout à un besoin d’amour viscéral, incontrôlé qu’elle impose aux autres comme une attaque, sans aucune retenue, sans doute des suites d’une enfance désastreuse.
Du destin singulier de son héroïne, le cinéaste choisit de se concentrer sur une de ses relations complexes : le lien qui unit Simone de Beauvoir, à la fois mentor, éditrice et être fantasmé à sa protégée, Violette, qui est amoureuse d’elle. Il filme ces deux femmes dans une solitude abyssale, Violette piégée dans une chambrette régulièrement envahie par une mère tant aimée et haïe, et Beauvoir, déménage d’un endroit sombre et vide à un autre, loin de Sartre et de son Amérique. Tournées comme les pages d’un livre, les sombres années de Violette se déroulent au rythme des chapitres, des rencontres d’influence qu’elle va croiser, le temps de laisser une empreinte sur son existence d’auto flagellation.
Derrière cette substance narrative immensément riche, Martin Provost n’ose pas entrer à fond dans son sujet et s’empare de son histoire romanesque avec une réserve et une impuissance palpables. La mise en scène, trop en retrait, n’arrive pas à capter justement l’émotion, le sentiment de dévoration aussi bien littéraire qu’amoureuse et cette soif d’attention que nourrit Violette. Cette dernière se consume littéralement sous nos yeux mais même la composition très inspirée d’Emmanuel Devos et la musique planante d’Arvo Pärt n’arrivent pas à nous plonger corps et âme dans son désarroi. La faute peut-être à des longueurs, à un naturalisme décoratif et à une quête de réalisme parfois bancale.
Violette à la fois austère et long, charnel et pictural, passionnant et attachant, rend un bel hommage à cette grande figure de la littérature française, encensée puis oubliée. Sort qui risque bel et bien de se prolonger à ce métrage qui malgré un fond chargé en densité dramatique, n’arrive pas toujours à servir le divertissement.
Eve BROUSSE