Deux lettres peuvent tout bouleverser. Deux parents séparés reçoivent chacun une lettre de leur fils, mort depuis six mois, deux lettres leur ordonnant de se retrouver le temps d’une semaine pour espérer le revoir, deux lettres lâchant un ancien couple dans un désert américain. Guillaume Nicloux avec son Valley of Love nous invite dans l’intimité de ces deux monuments du cinéma que sont Gérard Depardieu et Isabelle Huppert, tiraillés pour ces tristes retrouvailles, entre passé et avenir, dans un véritable face-à-face.
Le scénario, original, est presque en contradiction avec la physionomie du film. Deux immenses acteurs français, Depardieu et Huppert, dans un film d’auteur plutôt lent et attentiste aboutissent dans un décor de motel américain à un suspense psychologique. C’est ce surprenant effet qui nous fait glisser dans le désert de la Vallée de la mort, en Californie, similaire par sa chaleur à l’enfer. Si leur fils leur a demandé de se retrouver le temps d’une semaine, c’est pour qu’ils puissent le revoir, quelques mois après son suicide suivant un voyage dans cet endroit. C'est une « punition » pour Depardieu, quand Huppert semble voir cela comme un dernier espoir, perdue dans ses pensées mystiques. Michael n’était plus proche de ses parents et leur donne ici une occasion de se racheter, eux pris dans la culpabilité et remettant alors leurs actions antérieures en cause.
Huppert et Depardieu ont la capacité de tenir et faire un film à eux seuls. Après Les Valseuses (de Bertrand Blier) et surtout Loulou (de Maurice Pialat), ils se retrouvent, deux véritables icônes du cinéma français. Cela, Nicloux semble l’avoir compris. Valley of love a la fâcheuse tendance de tout miser sur les acteurs. Ils jouent leur propre rôle, comme un caméo et l’effet est visible. Presque trop ou pas assez. Ils se sont rencontrés, dans le film, une trentaine d’années auparavant quand Loulou, lui, est sorti en 1980, ils sont acteurs, Gérard est né à Châteauroux… Le réalisateur aurait pu leur rendre hommage, provoquer cet effet, sans se montrer aussi explicite, même si cela peut donner des instants drôles comme l’autographe réalisé par Gérard. Les acteurs semblent être l’essence même du film, le réalisateur français se contentant par moments de les filmer, les admirer. Mais il y a de quoi.
La performance de Depardieu est tout bonnement impressionnante - et oui, encore… -. En souffrance et en transpiration, il traîne sa carcasse atypique et grossie dans les alentours de sa petite chambre de motel avec nonchalance. Comme dans la réalité, il dit ce qu’il pense, assume son caractère, ne croit pas en cette histoire… En opposition à son ex-compagne, Isabelle, effondrée, coupable et non moins touchante. Elle apporte sa féminité et sa sensibilité – également ressentie chez Depardieu - et bouleverse notamment lors de la lecture de la lettre.
Les deux lettres sont justement le rouage du film et le point d’orgue de cette intimité partagée avec le spectateur. L’un lit la lettre reçue par l’autre et inversement. Les cassures dans la voix de Depardieu et les larmes sur les joues d’Huppert nous transportent. Un véritable moment de cinéma, une véritable performance d’acteurs. La question persistante est de savoir si nous sommes émus par l’acteur magnifique en « démonstration » ou par le film en tant que tel.
Valley of Love est cette opposition entre deux personnes qui se sont aimées, qui se sont perdues de vue et sont dans l’obligation de se retrouver. Ils ne semblent plus se supporter mais toujours s’aimer… Ces véritables moments d’émotion dus à la perte de leur fils et cet espoir sont couplés à la nostalgie et la beauté d’une vie commune résolue, d’un amour ne pouvant pourtant se perdre. Le réalisateur installe par petites touches cette rencontre et réussit à transmettre des émotions, sans toujours approfondir. Cela donne un rendu réel et tranchant pour des retrouvailles, une dualité parsemée d’anecdotes de vie commune - comme la gifle ou l’ascenseur. « Avec lui aussi j’ai loupé quelque chose » phrase centrale, ou le constat amer sur les erreurs d’une vie, les conséquences de certains choix et le « vivre avec » du deuil.
Le film fait preuve d’une ambiguïté créant sa force. Avec une musique de Charles Ives, Nicloux va filmer les déambulations de ses personnages et leurs réactions face à la réapparition annoncée de leur fils, pourtant mort. Et il va basculer peu à peu dans un film de genre. Paranoïa, résurrection, fausse mort… ? Les solutions apparaissent lentement, mais cette fois pas explicitement et installant avec brio le doute. Le spectateur se retrouve pris dans l’étau de l’angoisse psychologique des personnages. Le réalisateur parvient véritablement, par une sorte de huis-clos dans la Vallée de la mort, à nous inclure dans leur face-à-face, à nous sentir concernés par ces sujets. La fin va crescendo et la scène dans le canyon est d’une incroyable puissance émotionnelle.
Puis, de l’ombre du début, Isabelle Huppert apparaît dans la lumière finale, au milieu du jardin terrifiant du motel… La Death Valley (Vallée de la mort) - comme prévu par leur fils - ne fait plus qu’une avec la Valley of Love (Vallée de l’amour) dans une fin ouverte, où leur amour perdurant, nous rappelle le nôtre envers ces acteurs et trouve son fondement dans leur talent, lui, immortel.
Clément SIMON
Bonus:
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Bandes-annonces
Titre : Valley of Love
Réalisation : Guillaume Nicloux
Scénario : Guillaume Nicloux
Production : Sylvie Pialat, Cyril Colbeau-Justin et Jean-Baptiste Dupont
Sociétés de production : Les Films du Worso et LGM Productions
Genre : Drame
Distribution : Le Pacte
Distribution
Isabelle Huppert : Isabelle
Gérard Depardieu : Gérard
Dan Warner : Homme couple
Aurélia Thiérrée : Femme couple
Dionne Houle : la vieille dame