Le cinéma brésilien, moins connu que son voisin argentin, a fait parler de lui récemment, glanant avec Une seconde mère des prix à Sundance et Berlin. São Paulo, théâtre du dernier film de la réalisatrice et scénariste Anna Muylaert, reprend des thèmes fortement présents dans l’art cinématographique national. Le film a une apparence simple dans un climat léger, où l’énergie et la bonne humeur de l’actrice principale - la bluffante brésilienne Regina Casé, que le Brésil connaît surtout à la télévision - se déploie rapidement. Val, femme à tout faire, vit dans une riche famille de la ville. Sa fille, Jessica, va faire une réapparition dans sa vie et celle de ses employeurs, après dix années d’éloignement, rebattant les cartes d’un quotidien rôdé et provoquant un conflit générationnel et de classes sociales.
Une seconde mère est de ces films hommages aux combattantes, aux femmes de l’ombre. C’est l’un des points les plus percutants, emmené par une actrice naturelle et réjouissante. Elle truste le rôle d’une héroïne de tous les jours, proche d’inconnus et inconnue des proches. Ces inconnus n’en sont pas vraiment. Depuis vingt ans, Val est pour ses patrons une partie de la famille, et pour le fils, Fabinho, une seconde mère. Il faut le retour de sa fille pour changer les choses, lancer le film et bousculer un confort ou son semblant. Comme le dit la mère, madame Barbara : “le pays change et Jessica en est l’illustration”. Les femmes semblent plus libérées, elles veulent faire des métiers spécifiques et dire ce qu’elles pensent…
Ce film explore véritablement deux voies : celle de l’amour maternel et celle de la lute des classes. Quand la mère se doit de servir madame Barbara et monsieur Carlos, sa fille, elle, ne veut pas subir cela. Rapidement, Val se retrouve à servir sa propre fille. Ou comment, par les agissements d’une génération décomplexée, les lignes peuvent bouger. L’arrogance de Jessica va contraster avec le dévouement de sa mère. En opposition, elles vont livrer la richesse féminine du film, et de la vie, où la place de l’argent est dénoncée avec brio et même parfois de façon explicite. Les petits gestes de la fille, loin de nous choquer, vont apparaître comme une infraction aux règles et codes établis, obligés d’être justifiés par la mère. « On le sent dès la naissance… ». Ce film est le tableau de deux figures générationnelles, une mère et une fille. Celui de la mère est un peu caricatural, comme toute sa famille.
Deux figures féminines illustrant la volonté de ne plus subir, la possibilité de vivre ses rêves, loin de l’argent. Le refus de l’augmentation à la fin est son point d’orgue. La fille, en cassant les barrières dans son rôle de trublion, va les dénoncer, comme une étude sociologique d’une famille, représentative de la bourgeoisie brésilienne, avec les étages pour séparer les maîtres des serviteurs. Concluant dans la sociologie et l’analyse, plus partiellement dans le rythme et le rendu cinématographique.
Bien écrit, mais avec une mise en scène assez statique et à huis-clos dans la sublime villa, le film semble tanguer sur des eaux diverses. Pas véritablement la comédie de l’année, c’est dans la critique qu’il tient son intérêt. Le traitement d’un problème national récurrent est abordé d’une façon relativement frontale mais néanmoins délicate. Cela paye car Anna Muylaert n’en fait pas trop et n’est pas moralisatrice. L’actrice principale tient une bonne partie du film, mais ne peut pas en faire plus.
Une seconde mère semble se vider, comme l’eau de la piscine, de son humour et de son efficacité. Beaucoup de choses se passent dans cette piscine, symbole d’une servitude et théâtre d’une très belle scène pleine de réjouissances avec Val en soliste. L’émancipation de ces femmes est une chose qui n’est, comme le reste, que trop peu surprenante. Retenons ce rendu global encourageant et plutôt plaisant et cette capacité à retranscrire les évolutions sociétales et générationnelles d’un pays et surtout cet amour, au-delà des distances, des classes et de l’argent.
Clément SIMON
Bonus:
Bande-annonce
Interview de la réalisatrice Anna Muylaert