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affiche Titus

Titus

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Un film de Charlie Cattral,
Avec Ron C. Jones, Ann Mitchell, Jasmine Cephas Jones,

Genre : Drame psychologique
Durée : 1H34
Royaume-Uni

En Bref

Titus (interprété par l’excellent acteur de théâtre Ron Cephas Jones), est un ancien joueur de saxophone alto, le meilleur peut-être de tous les temps. Né dans le sud profond de l’Amérique il fuit le racisme des années précédant l’émancipation des Noirs d’abord pour le Nord du pays, puis l’Angleterre. Là, terré chez sa meilleur amie Marina (Ann Mitchell) il semble fuir une fêlure profonde qui lui interdit tout retour à la musique, quel que puisse être son talent. Que cache cet homme qui, dès les premières minutes du film, discutant au téléphone avec un médecin, semble se résigner ? Titus, génial poète jazzman devenu inconnu, anonyme, traîne sa vie dans la banlieue de Londres à la recherche de haschisch et d’alcool ; et surtout de solitude. Titus fuit. Mais qui donc ? Un matin, une jeune fille l’aborde. Une discussion entre eux alors s’engage, comme par hasard. Mais il n’est pas question de hasard ! Cette jeune femme est sa fille !

Pour son premier film, le très prometteur Charlie Cattral (que l’on peut, déjà !  rapprocher de Wells, Mikhalkov ou même Bergman de par son approche et son traitement de l’objet cinématographique)  choisit le noir et blanc.  Un noir et blanc en 2013 ? Incongru à priori…Oh que non, car le réalisateur possède à merveille les codes du genre. Ce choix n’est pas le fait d’un parti pris esthétique  pris à la légère. Ce noir et ce blanc se répondent et se correspondent à la perfection, il n’est pas ici question de faire « genre » à l’instar de la liste de Schindler, Cattral maitrise sa matière photographique. L’on pense forcement au Joueur de jazz, premier film parlé de l’histoire du cinéma ou au Septième sceaux dans le traitement méticuleux et pointilleux du cadrage et le travail fait sur le noir et blanc justement. D’autre part, cette bichromie renvoie à la dureté de la condition des Afro-Américains des années d’après-guerre. Un Anglais qui s’intéresse à l’histoire des Noirs Américains *? Rien dans Titus n’est anodin, aucun plan n’est dû au hasard. Comme son prédécesseur suédois Bergman, Charlie Cattral les travaille au millimètre (une prouesse pour un premier film et la preuve d’un grand talent!) Aux murs blancs répondent les meubles noirs, les costumes de même ne sont que noirs, blancs ou nuance de gris. La lumière souligne, surligne les plans, les champs et les contre-champs. Les dialogues, écrits au ciseau n’ont rien de superflu. Ici, l’on n’est pas dans le théâtre filmé du cinéma français…Pensons ainsi à la scène où Titus, pris de malaise en début de film, se voit couché par sa protectrice sur un divan et couvert d’une couverture, qu’il ne quittera que dans le jardin, après une longue conversation avec sa fille. Titus et elle sont allongés sur le gazon. Il se lève  enfin et dépose cette couverture sur sa fille, restée sur le sol, comme le témoin que deux athlètes se passent lors d’une course de relais ; c’est un passage de don, de pouvoir artistique. « A toi d’y aller ma fille ! ». Notons que les comédiens jouent remarquablement juste, et n’en font jamais ni trop, ni trop peu.

Les digressions que nous offre Cattral quand Titus rêve sont d’une beauté formelle et d’un esthétisme rarissime et bluffant !  Titus, acceptant de rejouer dans un club londonien réputé, après de longues années d’abstinence… le réalisateur prend le parti audacieux et génial de ne PAS montrer cette scène à l’écran ! Au lieu de cela, il nous offre une rêverie poétique et surréaliste où affleurent Buñuel, Cocteau…Titus est un film au style unique et riche. Un grand du cinéma vient d’éclore. Une  très belle musique accompagne ce quart d’heure de leçon de cinéma et  de jouissance pour le spectateur comme on n’en rencontre guère dans les salles obscures !

Malade, déçu, Titus décide de mettre fin à ses jours*. Ce film est à l’instar d’un grand sonnet que l’on qualifie de « en tonneau ». Se réveillant dans son bain (corps noir nu dans une blanche faïence) Titus sombre dans la mort dans cette même baignoire en fin de film. Charlie Cattral montre dans son premier long métrage un grand talent de cinéaste un maître de l’objet artistique filmé, cet art qui doit tout à la fois être littérature, musique, et peinture ; et parfois, peut-être aussi  danse. Titus laisse à entendre qu’un très grand artiste vient de se révéler. Ce film pourrait bien être au XXIème siècle ce que Naissance d’une nation, certains Méliès ou Eisenstein furent au XXème.

 Gregory Germanais

* : Voir entretien du réalisateur

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Interview de Charlie Cattral réalisé à Dinard lors du Festival du Cinéma Britannique

Ciné Région : Lorsque vous avez présenté votre film au public, vous l'avez fait en français ; c'est assez rare dans le milieu anglo-saxon.

Charlie Cattral : C'est important pour moi d'avoir une connaissance du monde et de voyager. Je n'ai pas le désir de rester en Angleterre toute ma vie, Souvent les Anglo-saxons ne parlent pas d'autre langue et je pense que c'est quelque chose de dommage, parce que c'est un peu être dans l'attente que le monde vienne vers toi. Mais ça ne m'intéresse pas, c'est plus intéressant pour moi d'aller vers le monde, parce que je veux raconter des histoires qui, plus tard, peuvent toucher tout le monde.

CR: Titus d'ailleurs n'est pas à proprement parlé un film « anglais. » Il a un côté film noir américain des années cinquante.

CC : Exactement. Un certain onirisme, dans les scènes de rêves de Titus, ça c'est différent des films anglais.

CR : J'ai noté, dans la scène de solo de Titus, une correspondance avec Le chien andalou de Buñuel. C'était déjà présent pour vous à l'écriture ?

CC : Exactement ! Avec le coupé de l'œil ! En fait c'est difficile de définir mon inspiration. Je suis cinéaste, voilà la réalité. Il y a peut-être l'influence de tous mes auteurs favoris.

CR : Qui sont-ils ?

CC : Tarkovski, Gaspard Noé, Godard, Truffaut, Claire Denis, Coppola, Lindsay Anderson et le nouveau cinéma réaliste d'Angleterre avec Andrea Arnold. J'aime les films des frères Dardenne. Mon parcours, c'est que j'étais comédien et dans le cinéma ce qui m'intéresse beaucoup, c'est le mélange de l'image et des mots. Et les mots sont en surface, ce n'est pas ce qu'il y a de plus important dans le film ; c'est le mouvement de l'image. Godard disait qu'une image c'est 24 secondes de réalité. Ma manière, mon goût, c'est de trouver une balance, un équilibre entre l'image et les mots dans une structure susceptible de devenir une histoire, l'histoire de quelqu'un. Avec la poésie des images, plus profondément poétique qu'un scénario « Hollywood ». L'histoire en trois actes, etc. structurellement, ça ne m'intéresse pas. Bien sûr il faut avoir la connaissance de ce genre de cinéma, car pour « rejeter » quelque chose il faut le connaître, et le dépasser. Il faut être conscient de ce qu'on fait. En même temps j'adore Michael Haneke. J'aime bien que les spectateurs aient à penser à quelque chose en sortant du cinéma. Qu'il y ait une substance et une trace qui restent avec lui quand il a vu un film. Des émotions qui brillent un peu...Comme un fantôme, quelque chose qui le hante !

CR : Pour revenir aux mots, dans Titus, ils ne sont pas là par hasard, ce n'est pas du théâtre filmé. Ils sont là pour une raison bien précise et on le sent !

CC : Tout à fait. Il y a des moments de silence, quand on voit juste le visage de Titus. Ce comédien [Ron Cephas Jones] est extraordinaire. Et dans un simple de ses clins d'yeux on peut ressentir une émotion de sa part. Il a une vibration.

CR : Comment l'avez-vous trouvé ?

CC : Quand j'étais étudiant à l'université, j'étais allé voir une pièce de théâtre avec mes amis, c'était une traduction d'une pièce française. Et une nuit, j’étais dans la rue vers minuit, une heure du matin et j'ai vu Ron/Titus. On s'est présenté comme ça dans la rue et j'ai commencé à parler du jazz. On a passé une nuit très sympa dans un club, à parler des choses de la vie et surtout du jazz, parce que c'est une passion qu'on partage. Après ça je suis allé à New-York, lui à Londres, et notre amitié s'est développée sur deux ans. Finalement il était au théâtre dans une pièce de Salman Dus, à Paris. Je suis venu le voir à cette occasion, c'était en 2010, et je lui ai demandé, car il devait revenir à Londres deux mois plus tard, s’il accepterait jouer dans mon prochain film. Il a dit oui, et voila. J'ai donc commencé à écrire le scénario. Et dès qu'il est arrivé à Londres, nous avons débuté le tournage !

CR : Et le jazz alors ? Pourquoi le jazz ? Cette musique est presque un personnage à part entière dans Titus.

CC : C'est une grande passion dans ma vie, à cause de mon grand-père. Il m'a fait presque tout écouter du jazz  dans mon enfance! Particulièrement John Coltrane, Miles Davis...Et Ron aime beaucoup le jazz aussi. Et ce qui est intéressant pour moi, c'est que c'est le seul art né aux Etats-Unis, c'est la seule forme culturelle que les Etats-Unis ont fourni. Mais aussi, c'est une invention des Noirs. Ce qui est intéressant, c'est que le seul art, le seul objet  typiquement américain vienne des Noirs, des opprimés. Dans le jazz, il y a l'histoire des Noirs jusqu'à Obama. La musique jazz est un marqueur de l'histoire des Noirs aux Etats-Unis. C'était la musique de la révolution, de la contestation, et aujourd'hui c'est un peu la musique de la bourgeoisie. Mais malgré ça on continue d'avoir l'esprit de la révolution dans le jazz. Ce qui est intéressant aussi c'est que cette musique est peut-être le seul art, (mais c'est aussi un peu le cas dans le stand-up Comedy) dans lequel chaque soir, l'artiste doit trouver quelque chose de nouveau à donner aux spectateurs. Il y a un thème dans la musique, mais chaque nuit le musicien doit trouver quelque chose de nouveau. Et qu'est-ce qu'il se passe quand un jazzman est doué mais ne perce pas, ne trouve pas le succès, l'argent, ne trouve pas la popularité et la reconnaissance ? J'ai voulu raconter l'histoire d'un homme qui finalement n'est pas apprécié à sa juste valeur dans le monde du jazz. En même temps, Titus est quelqu'un de tellement fort, tellement doué. C'est une tragédie parce qu'il a un immense talent mais pas de succès.

C'est aussi une question intéressante pour les artistes, qu'est-ce que c'est le succès ? C'est pour ça je pense que j'ai choisi le jazz. Mais ce n'est pas un film sur le jazz. C'est d'abord l'histoire d'un homme, un Noir, une figure un peu tragique parce que c’est un artiste qui ne réussit pas sa vie. Et il a rejeté la vie, il a rejeté sa fille. Il est tellement isolé.

CR : Mais il a choisi de s'isoler.

CC : C'est difficile à dire catégoriquement s'il a choisi. Il dit dans le film qu'après la mort de son père il a commencé à courir et qu'il a couru toute sa vie. Il est comme ça.

CR : Ce qu'il y a de très fort dans ce film, c'est que c'est un film britannique qu'aurait pu réaliser un Noir Américain, car il porte sur la société noire-américaine, sur l'oppression. Je pense au passage vidéo de ce Noir qui se fait tabasser dans les rues d'une ville du Sud des USA pendant le solo de Titus. C'est un film qu'aurait pu réaliser un Noir Américain sur la négritude américaine. C'est de mon point de vue un vrai succès, au-delà du côté esthétique !

CC : Merci ! J'ai eu la chance d'avoir Ron. Au départ j'avais choisi une chanson en particulier, un negro spiritual pour Jessica, la fille de Titus, lorsqu'elle chante dans le club. Et Ron m'a dit que ce n'était pas un bon choix, parce que cette chanson précise était représentative de la négritude qui est un peu au-dessous des Blancs, c'est une chanson symbolique, que les Blancs aiment voir les Noirs chanter. C'était donc un peu une vision des Noirs à travers les Blancs. J'ai eu la chance qu'il me le dise ! J'ai aussi beaucoup lu sur l'histoire des Noirs aux Etats-Unis, j'ai étudié ça parce que c'était une connaissance nécessaire à la réalisation du film. Par respect d'abord et d'un autre côté j'étais sûr, parce que je suis blanc, qu'on me demanderait pourquoi j'ai fait ce film sur un Noir. Il me fallait donc étudier à fond le sujet.

CR : Cela fait penser à Kubrick qui passait des années entières à préparer un film. On dit par exemple que pour Barry Lindon, il s'était tellement documenté qu'il était devenu une référence mondiale sur la Guerre de Sept Ans !

CC : Ca, c'est une joie du cinéma ! On peut se plonger dans un monde dont on peut devenir expert, sur un sujet dont on peut, peut-être, avoir connaissance un peu au départ, et finalement c'est comme préparer un mémoire universitaire !

CR : Par rapport à la couverture, après sa première crise, Titus s'en voit enveloppé par Marina ; il la garde toujours, il va dans le jardin, là il a une grande discussion avec sa fille où ils parlent d'art, d'elle, pourquoi elle ne veut pas chanter malgré son désir, il la pousse un peu. Ensuite il se lève et pose la couverture sur sa fille. Quelle est la symbolique ?

CC : Parce qu'elle finit par chanter dans le club, que Titus meurt à la fin, c'est comme une bougie que l'on passe à la prochaine génération. C'est une petite métaphore, quelque chose de symbolique. Dans la suite du film, Titus rejoue enfin du saxo, donc en donnant la couverture ça veut dire qu'il est prêt à faire quelque chose pour elle. Car après son solo, elle chante également. Il réussit à lui faire franchir le pas. C'est aussi une passation de don, d'inspiration. Il a déjà pris à ce moment la décision de se suicider. Il lui a écrit une lettre avant qu'elle n'arrive. C'est un peu « ma vie est terminée, c'est pour toi. On doit chanter, on doit suivre ses rêves. C'est dans ton sang, dans ta nature ».

CR : On a l'impression que sa vie, à Titus, est terminée depuis très longtemps, car à la fin du film lorsqu'il sort sa boite, le « kit » de suicide est prêt depuis fort longtemps avec même la lettre à sa fille qu'il n'avait pourtant jamais revue !

CC : Exactement. La conversation avec le médecin au téléphone en début de film, est implicite. Il souffre du cancer du poumon, sans que ce soit mentionné, ce qui veut dire qu’à plus ou moins long terme il sera impossible pour lui de jouer. Il choisit donc de ne pas se faire soigner et d'attendre de mourir. Dans cette conversation téléphonique le médecin lui dit qu'il peut mourir n'importe quand. Dans une ou deux semaines...La scène suivante, Titus est dans le parc et il prend cette décision de se suicider la nuit suivante. Et c'est juste à ce moment-là que sa fille surgit. Elle a interrompu son plan. Et son suicide au final est un rituel. Il se tue par overdose, il était drogué autrefois, mais plus maintenant. Il avait gardé une dose. C'est symbolique ; il a perdu sa famille à cause de sa dépendance. Il meurt de la manière dont il l'avait perdue.

CR : Le choix du noir et blanc est venu comment ?

CC : Premièrement tous les grands films sur l'époque du jazz sont en noir et blanc…

CR : C'est risqué de tourner en noir et blanc.

CC : Pour moi pas du tout. Je n'ai jamais pensé que le film ne puisse être autrement qu'en noir et blanc. Il n'y a pas un moment qui puisse être en couleur. Dès que j'ai imaginé le film, c'était en noir et blanc. Pour moi c'était impossible en couleur.

CR : Pour le spectateur, c'est une surprise de voir un film en noir et blanc, mais quand on sort de la salle on se dit que oui, c'était nécessaire. Il y a une grande maîtrise de la lumière. Dites-moi si je me trompe, mais les décors sont tous noirs et blancs, les costumes aussi.

CC : Exactement, tout est structuré de cette manière. Et les peaux sont noires et blanches. Il y a l'histoire du film, les problèmes entre les Noirs et les blancs. Et aussi parce que toutes les photographies faites des musiciens de jazz connus sont en noir et blanc. Titus est anonyme, et cette photographie est donc une manière de le traiter comme quelqu'un de reconnu. C'est une sorte de contradiction entre l'image de Titus et la vérité sur sa vie. Il y a plusieurs raisons. C'était d'abord intuitif, et intellectualisé par la suite.

Entretien réalisé par Grégory Germanais et corrigé par Frédérique Dogue.