2014, année Saint Laurent ? Cette affirmation aura été mille fois entendue, à plus ou moins juste titre. 2014 restera peut-être plutôt comme l’année de l’incarnation du couturier. Après une performance remarquée de Pierre Niney, celle de Gaspard Ulliel est juste bluffante. Métamorphosé en clone du véritable Yves, ses mimiques et sa voix impressionnent.
Ce Saint Laurent est beaucoup moins lisse que son prédécesseur. Cela s’explique en parti de par le fait que ce long-métrage n’a pas obtenu l’accord de Pierre Bergé, encore mon son « soutien officiel », comme pour l’autre. Bertrand Bonello, dont le nom résonnait comme une promesse dans la brume installée par L’Apollonide, souvenir de la maison close fait ici le choix de recentrer la narration sur une courte période de 1967-1976. Tout en intégrant malgré tout une fin dans le nouveau millénaire. Et c’est en ça qu’il ne se cantonne en aucun cas à une énumération des grandes étapes de sa vie ou romance élogieuse mais au contraire casse les codes du biopic, en posant les choses jusqu’à nous perdre dans l’hôtel où divague le fantôme de Saint Laurent.
Pourtant aux codes du biopic il faut bien y recourir, c’est ce que l’auteur fera à travers ses différentes collections évoluant durant ces années pour ne citer que ça. La haute-couture est mise à l’honneur mais moins que dans le premier, les productions n’ayant pas été prêtées. Et ça n’est pas sur cela que l’accent est mis principalement. Le côté véritablement le plus marquant et intéressant est cette lente mouvance d’Yves Saint Laurent vers les abymes, qui ne sont que relations sexuels de tous genres, consommation énorme de drogues et alcools et autres entraînant les conséquences qu’elles doivent avoir. Et les traits d’une personnalité teintée d’ego et d’humour.
Car au cœur de cette chute les histoires de cœur, épicentre de la première version livrée par Jalil Lespert en janvier, sont également présentes. Plus en retrait et avec un point de vue divergent faisant la part belle cette-fois à son amour excitant de liberté pour Jacques de Basher (Louis Garrel), au-delà de son amour infaillible de soutien pour Pierre Bergé (Jérémie Rénier). « Ne le laisse pas tout gâcher », lui glisse ce dernier. Sa relation avec son amant en effet correspondant au début de sa perte d’inspiration, et sa « chute ». C’est surtout un moyen pour lui de se ramener à la vie, son besoin est inhérent. Ce besoin s’explique par de multiples raisons, bien énoncées par le réalisateur. Ce monstre créé qu’il n’arrive plus à gérer, la pression d’un monde l’idolâtrant, la concurrence tuée devenu « son drame »... Etouffé par le système, le styliste se cherche une porte de sortie.
Peu à peu dans le film, Ulliel/Saint Laurent se transforme. Elevé par la mise en scène de Bonello mais aussi son histoire et succès réel en icone sensuelle, il devient fantôme gisant ensanglanté sur le sol, blessé par son ignorance. La perte de son sang comme perte de son inspiration, libération de l’oppression de ses fans comme celle de Pierre Bergé.
La première partie est une partie d’ambiance, ces années 70, ces couleurs, c’est ce qu’il reste. Et ces fêtes, où les boules discos et néons brillent. Ces fêtes où ces regards tombent les uns sur les autres et amènent de longues histoires. Les acteurs accompagnant le principal intéressé sont beaux comme les collections de l'artiste, des deux amants, Louis Garrel en dandy à Jérémie Rénier en figure rassurante à Léa Seydoux et Aymeline Valade. Et une mention va à cette musique parfaitement dans le thème. Le reste de ce début est relativement monotone alliant belles images, à la façon d’un Matisse recherché par le créateur et surtout quelques longueurs, dues à sa durée trop élevée.
Bonello prouve même si son film ne convainc pas à 100%, sa grande qualité. Capable de filmer ces corps en perdition, il pense le film avec la superbe idée d’introduire Helmut Berger jouant Saint Laurent à la veille de sa mort. Et ces derniers jours sont contés à partir d’objet que le Saint Laurent de 1976 voit, regarde. C’est l’exemple d’Helmut Berger au dîner, et cette statuette grecque derrière lui, dont l’évocation lui souffle sa folie qui le poussa à tenter d’assassiner son compagnon. On ne sait plus trop où l’on est, bousculé par le montage, c’est un spectre, des souvenirs s’entrechoquent et cela relance le film, pourtant essoufflé. Le bienfait d’un peu d’audace, absente une longue partie.
Une phrase dans le souffle de son dernier défilé est glissée : « J’ai mené le combat de l’élégance et de la beauté, et j’en suis passé par bien des angoisses et des enfers ». Tout est dit et nous reste quand même une sensation parfumée et planante à la fin de ce biopic qui n’en est pas un. Son sourire final, quand la presse le croit mort est comme la preuve de vie sur ce corps meurtri, une histoire et un nom à jamais vivant.
Clément SIMON
Bonus:
Rencontre avec Bertand Bonello et ses personnages