En plein cœur du désert, au bout du monde en Australie, dans les tourbillons de poussière et la chaleur étouffante un homme achève la route de sa destinée. Le pays est éclaté, jeté à la fureur de l’anarchie, au chant premier des origines quand la violence imposait sa loi. Tu dois apprendre à te battre si tu veux survivre, dans les tourbillons de sable où se perdent les os des anciennes vies, imposer sa loi par la force, jouer les violons de la mort devient le crédo. Sur la route où des crucifiés achèvent de sentir le vent arracher les lambeaux de leur humanité, l’homme avance vers sa vengeance froide et implacable. L’économie, le dieu argent implosent à la bourse de l’existence, les vautours se jettent sur sa carcasse. Partout des morceaux d’humanité se reconstruisent sous le regard des triades chinoises. L’Australie, le monde, volent en éclat, l’essence commence à manquer comme le reste, des ilots de résistance se forment dans cet océan de poussière.
Un homme poursuit les voleurs de sa voiture. Pourquoi, est-ce le dernier lien qui le relie à son passé, son humanité perdue ? Est-ce un trésor dans le coffre, sa dernière demeure sur la route de la déchéance. Le spectateur n’apprend la vérité qu’à la fin du voyage, au bout de la haine et de la vengeance, quand les morts auront suffisamment jalonné les pas du voyageur. Il entraine avec lui le frère laissé pour mort d’un des truands. Ce dernier accepte de le conduire dans la tanière des brigands pour obtenir, lui aussi, une réponse. Pourquoi son frère l'abandonne-t-il ? Il ne resterait plus rien de ce lien ténu, dans ce monde. Le sang n’aurait même plus d’importance, la chair de ma chair n’obtiendrait pas ma protection. J’abandonnerais une partie de moi-même pour survivre au néant. La tempête approche, des réponses jaillissent, d’autres questions, et seul le vent emporte la promesse d’une rédemption.
« Cette sensation au réveil au matin quand vos pieds touchent le sol, ou même quand vos pieds vont toucher le sol. Cette sensation elle vous fait quoi ? »
Western crépusculaire, voyage sans retour d’un homme en quête de son dernier bien, de la dernière parcelle d’humanité. C’est ce que nous comprendrons à la découverte de l’objet de sa fureur. L’homme ressemble à ces héros mutiques que la parole abandonne pour les engoncer dans le silence d’une faute à oublier. « Il ne faut jamais oublier les vies que l’on a prises, c’est le prix à payer » Il ressemble au cow-boy solitaire généralement perdu au cœur de la montagne, ou ici du désert. Il ne possède pour compagnon que son cheval ou un chien pelé, bâtard comme lui, abandonné. L’homme, l’animal imprègnent le récit, il faut fouiller le sable du désert, chercher derrière les mots les images pour le trouver. Comme dans Animal Kingdom David Michôd décline l’aspect de la bête qui sommeille en nous et les liens familiaux. Qu’est-ce qui fait la frontière entre l’humain et l’animal ? La violence des personnages appartient-elle à l’humain ou à l’animal qui sommeille en nous ? L’aspect sauvage, brut comme au commencement du monde du désert renvoie à cette question qui hante les deux personnages.
Sans vous dévoiler une partie de l’intrigue, c’est le fardeau que porte, Éric (Guy Pearce), le nœud de la question. Est-il encore un homme ou un animal perdu dans le désert ? L’objet de sa quête apporte la réponse. Pour Rey (Robert Pattinson) c’est celle de la fraternité, des liens du sang, tout ce qu’il reste pour se raccrocher à notre humanité. Si nous abandonnons cette dernière devenons-nous des animaux ? Si nous acceptons cette question comme le cœur du récit, la séquence chez la jeune femme recueillant les chiens perdus sans collier pour qu’ils ne soient pas dévorés prend toute sa signification. Il est dans cet enfer le dernier îlot préservé. Les chiens en cage, qui est l'animal, l'homme ou les chiens enfermés pour ne pas être mangés dans un monde où plus aucun lien n'existe. Elle préserve les animaux de la bestialité des hommes, les compagnons d’hier ne représentent plus que de la nourriture. Dans leur route c’est la parcelle d’humanité perdue qu’ils tentent de préserver jusqu’au bout du voyage. Le paysage poussière du désert ressemble au premier jour du monde quand l’homme se dresse debout. La situation rappelle celle du film Mad Max, dans un autre coin d’Australie. C’est aussi le désert de leur âme asséchée, ridée pour Eric, parsemé de villes fantômes s’accrochant comme des coquillages au rocher.
C’est l’entrée de l’enfer. Nous retrouvons aussi la question liée à la famille. Le lien fraternel est-ce que c'est simplement sortir du trou de la même bonne femme ou autre chose ? Les deux hommes cherchent aussi à retrouver leur frère, de misère pour Éric, et de sang pour Rey. Il existe une punition plus grande, ne pas être condamné pour la mort de celle qui vous brise le cœur. Comme dans le western, le polar plus tard, Éric transporte dans sa besace, les fantômes d’hier, le poids de ses péchés. La sensation du matin, voir extrait plus haut, représente l’impunité de la faute. Elle ne prend son poids que lorsque le châtiment frappe le coupable. Cela nous renvoie au crucifié le long de la route image peut-être sortie du Spartacus de Kubrick, ces croix alignées le long de la route. Elle rappelle peut-être un des aspects cachés du film, son lien avec la Bible, plus l’ancien que le Nouveau Testament. Il faudrait revoir le film pour creuser cette thématique. À la fin en bout de piste, le feu purificateur apporte la rédemption et peut-être un avenir enfin à construire. Libéré de ses fantômes dispersés dans les cendres du désert, l’homme retournera peut-être à la maison de la jeune femme pour bâtir une nouvelle arche dans cet enfer qui s’annonce. C’est peut-être le cycle final, poussière tu retourneras à la poussière. Il ne croit plus en l'homme et peut-être plus en lui?
Patrick Van Langhenhoven
Bonus:
Entretiens avec Robert Pattinson, Guy Pearce et David Michôd
Les musiques du film
Bandes-annonces