« Un tableau doit être une chose noble et heureuse » La douleur ressemble à un champ profond, une terre aride, un fleuve dévastateur, à surmonter pour aller au-delà. Le vieil homme peine, arrache au temps un morceau d'éternité, une parcelle de lumière qu’il fixe sur la toile. Renoir exhume, par petites touches de couleur, des larmes de pinceau, des étoiles de vie qu'il jette sur la toile où les corps des femmes nues appellent à l'immortalité. C’est l’histoire d’un peintre hanté par les fantômes et les cris de douleur, quand vient la nuit où le chant sombre du bonheur perdure. Tout commence par ce matin ensoleillé où une jeune fille aux couleurs de sang frappe à la porte d'Auguste Renoir, la fille de nulle part envoyée par une morte. Il cherche un modèle. Elle devient sa nouvelle muse dans ce monde où le chaos gronde au loin. La guerre ouvre les plaies, creuse les tombes des pauvres hères qui ne croient plus en la victoire facile. C'est dans ce maelström de douleur et de cœurs perdus que le jeune fils du vieux peintre a payé le prix.
De retour à la maison où le père dérobe à la maladie quelques soubresauts pour tenter encore d'atteindre l'essence du vivant, Jean cherche un répit pendant que la maladie gagne du terrain, fige les membres, mais n'arrive pas à troubler le geste du pinceau. Jean aide son père en espérant repartir sur le front. Il trouve dans cet îlot loin du fracas, un regard, une chandelle de lumière en mouvement, Andrée, le modèle du peintre. Au pays de la douleur et de la mort, elle apporte la flamboyance, l'éclat de la vie. Elle emporte le vieil homme et le jeune garçon dans un pays au-delà de la souffrance, des blessures, la vie ! Jean trouvera avec elle un sens à son existence, le cinéma et le vieux peintre une dernière rédemption.
« La douleur passe, la beauté reste. La peinture ça ne s’explique pas, ça se regarde »
Le réalisateur choisit ce moment où la maladie gagne du terrain, où Jean revient de guerre, blessé, perdu. Le modèle du peintre, petite braise rougeoyante allume chez l'un et l'autre l'incendie du vivant. Le jeu de la lumière sur les tableaux, sur les paysages, nous ramène sans cesse à l'espace du vivant. Il est accompagné du soleil, en douceur, caressant la toile, les arbres, le ruisseau où Renoir peint ses baigneuses. En écho répond la souffrance du père et du fils. Le premier se trouve aux portes de la mort et le second semble figé dans le temps, perdu dans le no man's land de sa vie. Auguste lutte contre la maladie pour qu’au-delà de la douleur annonçant la fin, l’art, la vie gagnent encore et toujours. Saisir une dernière fois l’ultime élégance du monde à travers ses modèles, l’essence de l’éveil, quand il n’existe rien d’autre que le Satori (littéralement compréhension).
Le second retrouve l'espace de son enfance, de ses origines, comme un havre de paix où s'asseoir loin du chaos des combats. Il divague. Dans ce no man's land perdu, bien des soldats rencontrent la folie ou le bonheur de vivre. Le dernier modèle de Renoir est une jeune fille vive, portée par l'avenir dans ce paysage gagné par l'immobilisme. Elle apparaît comme un feu follet. Elle bouscule le père et le fils, ravivant le besoin et l'envie de peindre chez l'un, et un sentiment heureux nommé amour chez l'autre. Cette passion encourage le jeune Jean Renoir, réalisateur naissant, poussé par le courant comme le bouchon du pêcheur sur la rivière. Il trouve sa voie par amour, faire des films, avec pour actrice, pour Pygmalion, le modèle de son père. Gilles Bourdos capture la lumière des paysages pour donner au film une couleur, une teinte, allant du crépusculaire des soleils d’automne aux couleurs chaudes se retrouvant sur les peintures. Il joue de l’écho mort et vie, blessures du corps et de l’âme pour les hommes. Peau lisse et joie de vivre emportent les baigneuses, le corps des femmes où coule la rivière douce et paisible. La transmission d’un père à son fils, d’un amant à son amour, d’une femme à un homme.
Vient se rajouter l’éveil quand il n’ y a plus rien à transmettre et que l’ultime leçon est saisie. Michel Bouquet compose un saint martyr, sublimé par ses compositions et sa peinture, ultime frontière avant la mort. Il se révèle saisissant de mimétisme quand nous regardons les portraits du peintre, poussant son art jusque dans la souffrance que le spectateur finit par ressentir. Vincent Rottiers se débrouille plutôt bien dans sa palette du futur réalisateur que la guerre a marqué, en instance d’un choix de vie. Hélas, Christa Theret, trop jeune comédienne n’arrive pas à insuffler suffisamment de force à son personnage, desservie aussi par une mise en scène qui capte trop le purgatoire des deux Renoir. Le film se trouve donc entrainé dans son contraire, la mort, au lieu d’être tiré vers les étoiles, le ciel bleu plein de promesses, la vie éclatante et bouillonnante.
Patrick Van Langhenhoven
Bonus : Interview de Vincent Rottiers (4') Interview de Michel Bouquet (23') Document d'archives de 1952 Galerie d'affiches Bande-annonce
Il existe des grands moments, des instants magiques où le silence s’impose aux critiques. Juste écouter, s’abreuver des mots, à la parole que nous offre comme un cadeau magique certains comédiens magiciens, toujours en quête, jusqu’au dernier sourire sans doute. C’est cet instant que nous voulions vous faire partager comme celui en compagnie de Jeanne Moreau à venir. Michel Bouquet vous apprend que vous aussi, vous êtes toujours en quête d’un film, d’une critique utopique qui ne viendra peut être que devant le dernier couché de soleil…
Ciné Région : Que connaissez-vous de Renoir ? Et est-ce que comme Renoir, vous souhaitez être artiste jusqu’au bout ?
Michel Bouquet : La fin de mes jours est proche donc je crois que j’y suis arrivé. Je ne voulais pas forcément jouer jusqu’au bout mais mon attachement aux auteurs, mon attachement au public, les grandes tournées que j’ai faites toute ma vie en province m’ont incités à continuer. Et là, je repars encore pour une tournée du Roi se meurt qui va me mener partout en France. J’ai toujours trouvé un accueil en province très révélateur de l’émotion que pouvait contenir une pièce, chose qui est différente à Paris. Les gens prennent un plaisir intellectuel mais l’émotion, je la trouve en province.
C.R : Quelle(s) émotion(s) particulière(s) vous apporte le cinéma ?
M.B : Alors je trouve que c’est un objet magique et ce qui est magique, on ne peut pas le comprendre complètement. D’abord, ça ne m’appartient pas puisque ça appartient au metteur en scène avant et aux deux scénaristes qui l’ont conçu. Le cinéma, c’est aussi des rencontres merveilleuses avec de très grands cinéastes. Cette magie, c’est quelque chose qui n’est pas du tout théâtral, on n’a pas du tout la même part de mystère avec le théâtre, c’est beaucoup plus ponctuel et réel. C’est la surprise qui compte au cinéma et les relations avec les acteurs sont très différentes.
C.R : Vous faites souvent beaucoup de recherches pour travailler vos rôles. Qu’avez-vous fait pour Renoir ?
M.B : Je vis avec la peinture depuis l’âge de 17 ans. J’ai surtout vécu entre 17 ans et 45 ou 50 ans en allant de musées en musées, j’employais tout l’argent que j’avais pour visiter les musées et aller voir des tableaux donc je considère que je connais plutôt bien la peinture. Je disais souvent aux acteurs que s’ils n’aimaient pas la peinture, ils se privaient de beaucoup de choses. Parce que la peinture, c’est saisir l’expression définitive d’un être.
C.R : Pour vous, ça nourrit le jeu d’acteur ?
M.B : Mais je crois oui. Les nuances en peinture sont des couleurs et quand on joue au théâtre par exemple, il faut utiliser plusieurs nuances, réapprendre les textes, rejouer chaque soir.
C.R : Gilles Bourdos, dans la peinture il y a des trais, des couleurs, des couches. Est-ce que vous avez réalisé un travail sur l’image et le montage pour vous rapprocher de cette technique ?
Gilles Bourdos : Evidemment, pour faire un film sur les Renoir, je me suis immergé dans l’univers des Renoir pendant plusieurs mois, donc dans la peinture d’Auguste mais aussi dans les films de Jean. Il s’agissait pour moi de vivre avec. Et puis, quand il s’est agi de vraiment travailler sur le film, j’ai mis de côté tout ça. Je pense que c’est une illusion de croire qu’il est possible de faire de la peinture avec du cinéma, ce sont deux arts différents. Par contre, se servir des impressions que la peinture vous procure pour construire des images, ça oui évidemment. Donc il ne s’agissait pas de faire des citations frontales des tableaux de Renoir, surtout que la dernière période de Renoir, c’est une période intemporelle, non réaliste. J’avais envie que le public rentre dans le film comme on rentre dans un bain chaud, qu’il soit complètement absorbé par une sensation. Et là, le travail de la caméra, de la couleur, des costumes, des décors, du jeu des acteurs, tout ça imprime une langueur méditerranéenne dans laquelle j’aime que le spectateur vienne se perdre.
C.R : Michel Bouquet, est-ce que vous avez le sentiment d’avoir quelque chose à transmettre en tant que comédien aux autres comédiens et qu’avez-vous appris de la jeune génération ?
M.B : Alors c’est très simple, ça été déterminant pour moi. Quand je suis arrivé devant Christa et Vincent, j’ai senti surtout de la part de Vincent « qu’est-ce que c’est que ce vieux con, il va nous emmerder… ». Et pour la première fois, je n’ai pas éprouvé de colère face à cette attitude, j’ai trouvé que c’était normal. Au bout de 4 ou 5 jours de travail ensemble très naturel, j’ai senti que cette attention vis-à-vis de moi se manifestait et ça m’a profondément bouleversé. Tous les trois m’ont appris quelque chose d’important, de rare. On ne se reverra certainement plus mais l’expérience a été pour moi quelque chose de presque filial.
C.R : Le métier d’acteur, c’est un métier qu’on redécouvre encore et toujours ?
M.B : Bien sûr, comment pourrait-on entrer en scène si on n’avait pas à découvrir quelque chose. Il n’y a pas une représentation qui ressemble à une autre dans des proportions énormes. C’est-à-dire que plus on avance dans le métier, plus on avance en âge et plus on change tout d’une représentation à une autre. Vous pouvez venir 10 fois voir le Rois se meurt vous verriez 10 fois autre chose.
C.R : Vous faites beaucoup référence au théâtre mais quel regard portez-vous sur votre carrière cinématographique ?
M.B : Oh moi j’ai une humilité très grande par rapport à ça mais c’est ce qui m’a apporté le plus de satisfaction je crois, les films que j’ai fait. Je ne sais pas pourquoi mais quand j’ai le courage de les revoir, ça m’apporte beaucoup de satisfaction. On pourrait croire que mes passages au théâtre devraient me satisfaire davantage mais non… Parce que je sais que ce n’est pas fixé, que c’est toujours à faire alors forcément, je ne peux pas être satisfait. Alors qu’au cinéma, c’est le travail du metteur en scène qui compte, c’est l’image qui fait l’acteur. Ca fait plaisir quand c’est beau.
Interview réalisée par Patrick Van Langhenhoven retranscrite et mise en forme par Eve Brousse.