« Je me suis cherché moi-même » Héraclite VIe siècle av-JC
Dans les couloirs du ministère des Affaires étrangères, au quai d’Orsay, trône le ministre Alexandre Taillard de Worms. Il possède une vision de la politique plus grande que nature. Elle doit transcender le quotidien du pouvoir pour s’élancer et atteindre les sphères de la philosophie, de la spiritualité pour une nation qui voit grand.
« À l’âme appartient le discours qui s’accroit lui même »
Le monde est menacé par les faucons américains, une bande de bachi-bouzouks qui cogne et discute après, prétextant des armes nucléaires planquées dans un pays du Moyen-Orient. Il faut immédiatement fondre sur la proie avant que celle-ci ne nous atomise. Conscient de l’enjeu d’une probable troisième guerre mondiale, sur son radeau avec les meilleurs, le lion français à la crinière argentée lutte contre vents et marées.
C’est dans cette ambiance tendue que le jeune Arthur Vlaminck débarque pour rejoindre l’équipe de ses conseillers.« Alexandre Taillard de Vorms est un esprit puissant, guerroyant avec l’appui de la Sainte Trinité des concepts diplomatiques : légitimité, lucidité et efficacité. Il pourfend les néoconservateurs américains, les Russes corrompus et les Chinois cupides. » Il apprendra, dans les coulisses du pouvoir, la dure loi de ce dernier, les coups bas, les discours à refaire mille fois pour aboutir à ce magnifique élan de langage à la tribune des Nations Unies à New York.
Bertrand Tavernier observe notre société dans sa soif de pouvoir, prenant toujours des anonymes en lutte contre le système. Souvent ils se confrontent à l’inertie et aux rouages des institutions, comme dans L627, Le juge et l’assassin ou ici au sein du ministère des Affaires étrangères. Il adapte la BD du même nom, basée sur les souvenirs d’Antonin Baudry, la plume de Dominique de Villepin entre 2002 et 2004. Peu coutumier des comédies, il nous livre l’une des meilleures de cette année en s’appuyant sur le langage.
Sans être tout à fait une caricature de la classe politique, elle interroge sur les détenteurs du pouvoir. Le spectateur est emporté par la prestation de Thierry Lhermitte et des seconds rôles dans un tourbillon où l’image n’hésite pas à emprunter plusieurs formes. La mise en scène reste sobre et ne joue pas des dorures des lieux qu’elle observe, mais de la juste mesure du langage cinématographique.
Tavernier fait pénétrer son personnage principal dans l’antre de la République pour ne plus le lâcher et nous avec dans un tourbillon de situations cocasses où le sort du monde se décide en fond. Certaines scènes devraient devenir cultes, comme le sujet kafkaïen des stabilos, les portes qui s’ouvrent sur la violence du ministre entrant et faisant voler les documents, comme une tempête sur un navire. C’est l’énergie et les mots qui conduisent cet homme à renouer avec un esprit de la France issu de la Révolution. Alors que tous plient devant l’Amérique, il tient le cap et refuse de partir en conflit. C’est d’ailleurs sur le discours aux Nations Unies que se termine le film, par l’unique fois où les diplomates applaudiront de concert.
De l’œuvre originale, il garde l’esprit, rajoute deux ou trois éléments qui font la différence et conserve le texte dans son unité et son intégralité. « Je vous confie la chose la plus importante, le langage » dit Alexandre Taillard de Worms. Autre thématique explorée par notre réalisateur, il emprunte toute les voies, la grossièreté mais avec prestance, voire la chanson paillarde, le langage châtié, l’élégant. Il prend de la hauteur, enfle, s’amuse des mots, s’ancre dans le passé, lyrique, tragique, il vole et frappe son coup d’estoc.
Derrière cette comédie se cache une réflexion sur la place de nos dirigeants, la parole, celle des grands hommes que reprennent aujourd’hui les nôtres sans rajouter leur pierre à l’édifice. Il nous manque de ces discours coup de poing qui font date, ne reste que l’excitation ou à l’opposé, la parole molle. Nous sentons bien que, derrière l’ambition, existe quelque chose de plus grand, l’âme et la grandeur d’une nation.
Tavernier nous interroge aussi sur l’ambition, le pouvoir orphelin d’un but plus grand que notre personne. Quand il ne reste plus que la soif du pouvoir, l’arriviste, sans projet pour un peuple, cela donne notre société où les citoyens se sentent déçus, lâchés par le politique. Le personnage possède un certain panache, il ne quête pas le gagne-petit, il vise plus grand. Quai D’Orsay confirme, une fois de plus, toute la vivacité de l’un de nos plus grands réalisateurs.
Patrick Van Langhenhoven
On regrette le manque de Bonus