Qu’est ce que le monde nous réserve ? Quelle trace ouvrir dans la longue cohorte des adultes, se fondre et s’y perdre ou marquer le temps. C’est peut être la question que se pose les personnages de Palo Alto, Teddy, April, Fred et Emily. Bien au chaud dans leur petite banlieue proprette, sans histoire, sans rien le soir que les fêtes chez d’autres qui comme eux ne manquent de rien. Avoir tout ne signifie pas le bonheur, habiter le paradis tant convoité pour certains ne veut pas dire ne pas être en enfer. Qu’est-ce qu’il reste pour marquer le temps présent sinon l’absence, la longue errance de l’âme condamnée à se perdre dans le murmure du temps éternellement recommencé. Ils ressembleront à leur père, leur mère que nous voyons peu. Dans la ronde de l’existence qui se cherche un but, un port où arrimer sa certitude, ils ne trouveront que le vide, l’errance, l’absence. Teddy et Fred cherchent dans la provocation, la punition, à bousculer les adultes, attirer leur regard, montrer qu’ils existent par eux-mêmes. April, belle comme un printemps, voudrait trouver l’amour, éveiller ses sens et pourquoi pas avec le prof de sport
Il n’existe peut-être plus aucun rêve dans cette Amérique ombrageuse et en perte de repères. Palo Alto marque l’entrée de Gia Coppola, petite-fille de Francis et nièce de Sophia dans le clan des cinéastes. Premier pas intéressants, malgré quelque faiblesse, on distingue un style qui germe dans ce regard que certains trouveront commun. Elle suit la voie de sa Tante et de Larry Clark avec une certaine poésie qui lui appartient. Le film montre bien l’errance, la perte de repères qui conduit le voyageur à ne plus pouvoir s’arrêter. Il tourne en rond dans sa tête comme dans la réalité, incapable de trouver une accroche à sa vie. Est-ce une génération perdue ou en attente d’un rêve qui ne vient pas ? À la fin, chacun retourne dans la foule où l’habitude marque les jours. Et si la vie se résumait à cela pour la majorité d’entre nous, se fondre dans la masse pour oublier…
Gia Coppola saisit avec justesse cette jeunesse qui s’enivre, se saoule dans des fêtes où l’alcool et le sexe semblent ouvrir les portes de la perception. Rappelons que c’est le coup de cœur pour le recueil de nouvelles de James Franco qui est à la base de l’envie de ce long. À travers ces quatre histoires, elle capte l’âme de ces enfants qui voulaient autre chose. Les personnages ne possèdent rien d’extraordinaire et construisent des histoires que nous avons déjà arpentées. Pourtant, quelque chose semble poindre au fond du mirage, d’abord un rythme contemplatif, une lumière particulière, une poésie du cœur. Le film devient un long poème de jeune fille, pas encore du Baudelaire, du Rimbaud, mais des premiers vers prometteurs. Il faut saisir, un regard, un geste, une phrase, les mots chez Gia prennent le pas sur le reste. Elle devrait échapper à l’image de ses maitres, de ses mentors, devenir son propre chant. C’est le reproche que nous pourrions faire à Gia, moins s’affranchir de l’histoire cinématographique familiale.
Dès Virgin Suicides, Sophia Coppola s’émancipait de son père tout en acceptant la filiation. Gia demeure encore empreinte de leur passage, la lumière flirte parfois avec celle de Francis comme la thématique s’inscrit chez Sophia. Cette dernière s’intéresse plus aux jeunes filles et à leur passage de l’adolescence à l’âge adulte. Gia ouvre le champ à la jeunesse américaine d’aujourd’hui. Là où elle touche juste, c’est dans ce sentiment d’errance, presque fantomatique, zombie, comme si les personnages échappaient à la vie. Ils ont tout, mais il leur manque juste le bonheur de vivre. Elle n’ose pas encore trop bousculer son cadre, reste sage, mais s’éclate avec les ombres et lumières. Symbolique sans doute de ces existences perdues entre ténèbres et un paradis à construire, un Eldorado à conquérir. Ils finiront par se fondre dans le gris de la vie. Par comprendre que la vie c’est ce que l’on en fait, les seuls coupables, c’est nous. Un premier film intéressant par ce qu’il ne montre pas et laisse entrevoir de ce que deviendra Gia Coppola.
Nous signalerons la prestation de James Franco. Loin des rôles actuels il renoue avec ses meilleures inspirations. Le fils de Val Kilmer, Jack saisit avec justesse le portrait de ce jeune garçon perdu. Emma Roberts s’inscrit bien dans la lignée de son père Eric et de sa tante Julia. Elle trouve le ton de ce personnage qui semble savoir où aller, alors que c’est l’inverse. Comme les personnages de son film, il suffit juste que Gia se laisse porter par ses propres choix.
Patrick Van Langhenhoven
Ciné Région : Pourquoi avoir choisi de réaliser un “teenage movie” (film sur l’adolescence) ?
Gia Coppola : Pour moi, c’est une période de la vie où l’on véhicule énormément d’émotion. Quand j’ai terminé mes études et que je me demandais quel type de sujet je pouvais aborder pour mon premier film, il se trouve que je suis tombé sur ce recueil de nouvelles par James Franco et je me suis dit immédiatement que ça ferait un bon sujet de film et une belle occasion de m’adonner à la réalisation.
C.R : Est-ce que vous vous êtes identifiée à un des personnages ?
G.C : Oui bien sûr, je crois que ça fait partie du processus d’écriture toujours d’essayer de faire une espèce d’introspection qui vous permet de vous rapprocher des personnages surtout pour comprendre d’où ils viennent et quelles sont leurs motivations. Une fois que j’ai passé cette étape là, le personnage dont je me suis sentie le plus proche est sans doute celui incarné par Emma Roberts. Je trouve que James Franco a beaucoup de mérite d’avoir su se mettre dans la peau de ce personnage pour écrire la vie subjective d’une jeune fille, lui qui est un homme plus âgé.
C.R : Est-ce que James Franco a participé au scénario où il vous a laissé une totale liberté ?
G.C : Je crois qu’il se comportait en enseignant parfait, c’est-à-dire que ce qui l’intéressait c’était vraiment que je prenne moi-même mon envol, que je m’approprie le sujet puisque justement lui ne voulait pas que ce soit son propre regard qui prévale dans l’adaptation sous la forme d’un scénario et dans la réalisation. J’étais donc libre d’interpréter librement mais à la fois il était là, il me guidait. Il m’a proposé d’abord de choisir les nouvelles qui m’intéressaient et ensuite de commencer à travailler à la transformation du récit pour en faire un scénario et donc il me laissait la distance suffisante pour que je puisse moi-même m’approprier la matière.
C.R : Les familles des trois personnages principaux apparaissent très peu. Est-ce c’était votre volonté de les laisser en arrière-plan comme ça ?
G.C : Dans le livre, les adultes étaient quasiment absents mais il me semblait important de donner des éléments de contextes familiaux à ces personnages, de savoir dans quel type de famille ils évoluent mais de les laisser quand même en arrière-plan pour que ce soit essentiellement les jeunes au premier plan.
C.R : Est-il difficile d’être la troisième Coppola à réaliser des films ?
G.C : C’est incontestable que cela vous ouvre des portes mais vous êtes aussi beaucoup attendu donc ça crée une pression supplémentaire, ça suscite en vous un désir et une volonté de bien faire, de vraiment se montrer à la hauteur des attentes et des regards mais aussi de le faire à ma façon. Ce qui compte pour moi, c’est de trouver ma propre voie et de ne pas me reposer sur les acquis familiaux d’ailleurs ça été important pour moi que ce premier film se fasse grâce à la société de production de James Franco et non grâce à celle de ma famille. Ca a été pour moi une mise à l’épreuve et je me suis vraiment donné du mal.
C.R : Il flotte une espèce d’humeur suicidaire durant tout le film. Est-ce que, selon vous, c’est propre à la jeunesse actuelle ou c’était dans le recueil de base ?
G.C : Les nouvelles en elles même étaient extrêmement sombre, je dois le reconnaître mais il ne me semble pas que ce soit quelque chose qui touche une génération toute entière. Je pense que c’est la spécificité de ces personnages la qui traversent ces zones sombres de l’existence et qui ont ces complexités existentielles à traverser. Il ne me semble pas que ce soit le cas de tout le monde à un certain âge de la vie.
C.R : Filmer l’adolescence renvoie parfois à sa propre adolescence. Avez-vous été nostalgique de votre adolescence ?
G.C : Oui, en effet, je pense que mon goût pour le sujet vient de là. Il se trouve que mes années lycée ont été des années assez difficiles pour moi où j’avais vraiment cette interrogation profonde sur ce que je voulais faire et qui j’étais et il m’a fallu un peu de recul, dont les années de fac qui m’ont aidé à réfléchir. Et travailler avec des jeunes gens a été une expérience que j’ai vécue de façon heureuse et positive.
C.R : Toute votre famille fait du cinéma, est-ce que ça veut dire que vous avez vraiment grandi dans l’univers du cinéma ou pas du tout ?
G.C : Je n’ai pas eu la même enfance que mon père, ma tant ou mon oncle qui eux vivaient vraiment avec mon grand père quand il faisait ses films, ils étaient sans cesse sur les plateaux, ils voyageaient avec lui donc leur vie était faite de cette expérience de cinéma de leur père. Pour ma part, ma famille avait d’autres intentions et d’autres projets pour moi, ils estimaient que c’était important que je continue l’école, que je me concentre sur mes études et que le cinéma reste quelque chose de secondaire. C’est seulement une fois mes études terminées que j’ai pu vraiment me faire une éducation cinématographique.
Réalisé par Patrick Van Langhenhoven retranscrit et mis en forme par Eve Brousse
• Titre original : Palo Alto
• Réalisation : Gia Coppola
• Scénario : Gia Coppola, d'après les nouvelles de James Franco
• Photographie : Autumn Durald
• Montage : Leo Scott
• Décors : Sara Beckum Jamieson
• Costumes : Courtney Hoffman
• Direction artistique :
• Production : Vince Jolivette, Miles Levy, Sebastian Pardo et Adriana Rotaru
• Sociétés de production : RabbitBandini Productions
• Distribution : Tribeca Films, Pathé Distribution
• Genre : drame
• Durée : 100 minutes
• Pays d'origine : États-Unis
• Langue originale : anglais
• Distribution
• James Franco : M. B
• Emma Roberts : April
• Val Kilmer : Stewart
• Christian Madsen : Anthony
• Nat Wolff : Fred
• Keegan Allen : Archie
• Chris Messina
• Colleen Camp : Sally
• Olivia Crocicchia : Chrissy
• Zoe Levin : Emily
• Don Novello : M. Wilson
• Jack Kilmer : Teddy