Il y a le soleil, la mer, le chant du port. Un bateau fend la vague avec à sa proue une jeune fille madone de l’océan, Fanny. C’est une histoire baignée par le soleil qui se perd dans l’horizon où un jeune garçon se perd où une jeune fille au sourire de l’espérance, au cœur fragile comme la vague qui épouse le sable de la plage et meurt. Marius rêve de l’océan depuis toujours son cœur est bercé du clapotis sur le corps des navires filant à la poursuite du soleil. Le cœur tiraillé, percé par un regard, un sourire, l’accompagne depuis l’enfance, Fanny. Elle n’a d’yeux que pour Marius depuis les premier pas à la maternelle. La petite accroche dans son cœur l’âme de celui qu’elle voudrait épouser. Sous le regard de la lune, nuit bleue, océan filtrant des persiennes, l'amour attend qu'on le prenne. Que les promesses éternelles scellent dans la beauté des désirs voulus, les je t’aime soleil d'or et de feu. Elle est tiraillée par une concurrente, impardonnable, une amante qui ne laisse pas de place au sourire des jeunes filles, la mer. Elle est proche de vaincre la gueuse qui lui ravirait son Marius. Il commence enfin à la regarder comme la mer.
L’amour est peut-être plus fort que l’aventure du grand large, du lointain. Marius l’admire comme une femme et non plus comme une enfant, les cigales chantent. Le monde s’enchante pour cet amour si fort, si beau. Nous sommes au temps où l’on ne franchit pas les règles, et pourtant nos deux tourtereaux brisent les tabous au nom du destin. César le père finit par mettre son fils devant la responsabilité de ses actes. La mer perd le cœur du garçon volé par une jeune fille amoureuse, mais elle n’a pas dit son dernier mot. Celle qui vole le cœur des hommes aux silhouettes des falaises, les transformant en veuves, possède plus d’un tour dans ses abysses pour briser le cœur fragile d’une jeune fille.
Nous avons tous en tête la fameuse partie de cartes, les trois tiers qui en font quatre, une histoire qui fleure bon la Provence aux couleurs d’azur et d’or. Dans La fille du puisatier déjà Daniel Auteuil partageait son amour pour le pays des cigales, des vents sauvages soufflant sur la montagne. Nous succombions au charme de sa mise en scène balbutiante, premier pas d’un acteur qui avec le temps passe le pas. Il confirme avec Marius et Fanny toute la délicatesse, le sens du récit et du sacrifice. Le fils d’Avignon trouve dans cette trilogie toute la matière à une déclaration d’amour à son pays.
Dès le premier plan, il nous livre le contenu du récit jouant de la symbolique pour nous livrer le cœur du film. Fanny arrive en bateau, la caméra la quitte pour fixer un navire dans le lointain, tout est là, dans ce premier plan. La trilogie est sans doute l’histoire d’un grand sacrifice celui des femmes pour le rêve des hommes. Marius aime la petite, mais il ne lâchera rien au songe qui le hante. Fanny adore Marius et elle sacrifie tout à l’amour. Pour lui, le sens de l'engagement, c’est se saouler de ses rêves les mener jusqu'au bout pour revenir plus fort. Pour elle, c’est le sens du sacrifice, du don de l'amour plus fort que soi. Masquée par la partie de cartes et d’autres scènes cultes nous oublions que la trilogie rejoint les grands cœurs amoureux, comme Tristan et Yseult, Roméo et Juliette ou l’Arlésienne.
Marius raconte le combat des rêves qui s’affrontent entre le destin et l’amour, le premier l’emporte. Le grand large, l’aventure, le chant des sirènes effacent le sourire d’une jeune fille. Il nous interroge sur le sens de la vie, c’est quoi ? Partir et courir la vague, découvrir le monde, avec cette idée qu’ailleurs c’est toujours mieux. En face Pagnol pose le quotidien, chaque jour qui semble se ressembler. Mon maitre Zen disait, la vie n’est pas ailleurs, elle est ici et maintenant. Jeune garçon, comme Marius, je rêvais d’autre chose. Marius oppose la vie banale à l’aventure, chaque jour renouvelé, au quotidien répétitif. Fanny croit en chaque jour renouvelant la promesse de l’amour, chaque instant s’alignant, chaque fois le même et pourtant plus fort qu’hier, parodiant le poème. La vie des gens ordinaires se disputant pour un Picon citron, un as de cœur. Pagnol ne condamne jamais ces hommes qui abandonnent les femmes comme Zoe, une fille au cœur débordant d’amour qui finit prostituée. Est-ce le sort qui attend Fanny, fille à matelots ? Est-ce que le film ne nous dit pas que la vie de tous les jours n’est pas la plus grande des aventures. C’est un autre point de sa modernité, la notion du ici et maintenant, une des forces d’Auteuil, relever ce texte fabuleux noyé hier par des acteurs qui nous fendaient le cœur.
Peut-être l’âge nous rend plus perceptibles au texte. Nous retrouvons dans les mots, la jeunesse fougueuse, et la vieillesse sage accomplie par les ans, de la couleur et de la douleur des sentiments, amour, amitié, fidélité. Elle résonne chant du devenir, écho de ce que nous interrogeons à la vie, la pudeur, ses sentiments que l’on n’aborde pas ou en secret. L’honneur, on ne couche pas avant le mariage. « L'honneur c'est comme les allumettes ça ne sert qu'une fois ». « Elle le fera mourir à coup de Panisse. », « C'est une femme que j'aime beaucoup, la mer, Marius ». Et le fameux « tu me fends le cœur » Ces phrases vibrent comme autant de jalons au sens profond de la vie, la valeur de ce que nous lui accordons, le prix de la première fois, du premier mot, de l’amour.
Sans être donneur de leçon, chacun fait ce qu’il veut de sa vie. C’est saisir l’importance de ce cadeau qui nous conduit à l’aube du dernier jour, satisfait de n’avoir rien manqué et tout pardonné. Nous revenons à cet ici et maintenant, pas demain, pas hier, là, dans l’instant, tout de suite, profiter du jour. La mise en scène joue des lieux, le bar, le port aux couleurs d’antan, des gros plans saisissant les visages, les expressions sans mensonge. Comme cette scène que nous aimons beaucoup où Marius parle de la mer, de sa passion à Fanny, jeu subtil où une larme glisse comme le navire sur la vague sur le visage de la petite. Tout est dit, cette déclaration qu’il ne lui fera pas, ce combat qu’elle a déjà perdu. Enfin, laissons le dernier mot à César sur la femme : « Les femmes c'est fier et délicat ça comprend tout et ça ne le dit pas. » Découvrez la suite sur notre critique de Fanny.
Patrick Van Langhenhoven
Bonus Marius :
Making of (37')
C’est sous le soleil charmeur de Marseille, après une soirée où, en direct, Nicolas Seydoux donnait le feu vert pour la mise en route de César, dernier volet de la trilogie. Nous avions rendez-vous avec Daniel Auteuil et son équipe, avec vue sur le port où les bateaux se balançaient au rythme du chant de la partie de cartes.
Ciné Région : Quelle a été la part de confrontation à Pagnol et à Raimu dans ce projet ?
Daniel Auteuil : Je ne me suis confronté avec personne si ce n'est avec moi-même, j'ai juste eu le plaisir de retrouver Pagnol qui est un auteur que j'admire et qui me rend heureux et joyeux. Il était évident pour moi qu'à partir du moment où j'ai commencé à filmer La fille du Puisatier, le désir de mise en scène s'est révélé à moi et j'ai eu envie de continuer, notamment avec Pagnol. Ensuite, sur Raimu et les autres, ce sont d’immenses acteurs, toute ma culture vient de là mais ce n'est pas quelque chose qui me bloque. Ces acteurs seraient vivants aujourd'hui, on tournerait ensemble, mais ce n'est pas le cas. Les grands textes sont faits pour être joués, pour être vivants.
C.R : Selon vous, quels sont les messages actuels que portent ces grands textes ?
Daniel Auteuil : Les mêmes valeurs qu'à l'époque. C'est toujours l'idée que dans chaque société, dans chaque époque il faut toujours resituer les choses, les recentrer. Recentrer la place du père, quelle est sa fonction aujourd'hui. Qui est ce César ? Quelqu'un qui n'a pas forcément accès à la parole mais, armé de son formidable bon sens, il sait communiquer à son fils l'envie des choses de la vie et surtout son éducation permet à son fils de pouvoir partir, et de pouvoir partir librement. Ensuite il y a la question quand la mère de Fanny lui dit « mais tu es folle tu ne vas pas élever ton enfant toute seule » et Fanny lui répond « Mais maman je travaille, j'ai de l'argent ». Ces questions de la femme moderne qui s'accomplit ont été posées il y a presque un siècle. Ensuite il y a également les questions des différences entre les liens du sang et les liens du cœur et cette formidable histoire d'amour qui, quoi qu'il arrive au cours des années et au cours des siècles, sera toujours la même.
C.R : Le motif commun à Philippe Puisatier et à cette trilogie est « le bâtard », la question du bâtard et de la filiation. C'est là très fortement et aujourd'hui on reparle de ça, il a une sorte de cycle.
Daniel Auteuil : Si vous voulez, Pagnol a toujours répété ce motif. Et encore une fois, la question de la modernité pour moi ne se pose pas, Pagnol est intemporel et universel et donc c'est un auteur classique. Le problème de savoir si ce qui est raconté correspond à notre époque, c'est évidemment le cas puisqu'il parle de nous.
C.R : Avec le film de Pagnol je me suis rendu compte de la modernité du texte, en fin de compte c'est à dire qu'il est comme vous dites intemporel sur les questions de filiation et de passation.
Daniel Auteuil : Je ne peux pas dire mieux que ce que vous avez dit Monsieur.
C.R : Où se situe l'adaptation ?
Daniel Auteuil : Elle se situe sur des scènes que j'ai ajoutées mais qui, je trouve, se fondent assez bien dans l'ensemble. J'ai retiré certains passages aussi et ajouté des détails, par exemple sur le Général Montarcy. De toute façon, chez Pagnol, vu la richesse du texte, il y a plus à enlever qu'à rajouter.
C.R : Est-ce que vous avez un souvenir de vos premières émotions Pagnolesques ?
Daniel Auteuil : Oui. Je suis né trente ans après qu'il eut fait la trilogie. Il avait déjà donné à la Provence son identité et déjà les mots qu'on entend qu'on dit sont issus de son œuvre. Ensuite à l'âge de 16 ans, j'ai découvert au Festival d'Avignon une rétrospective de ses films mais je n'avais pas conscience à l'époque de la portée universelle de son œuvre. Et puis voilà, lorsque je suis arrivé à Paris, j'ai lu Pagnol par nostalgie de la Provence. Puis après, dans les années 80 on m'a proposé Jean de Florette et j'ai accepté.
C.R : Vous disiez à l’instant que vous aviez rajouté des scènes à l'adaptation, elles avaient forcément une fonction. Qu'elle était-elle ?
Daniel Auteuil : C'était surtout de faire plus de cinéma, apporter plus de clarté. A chaque fois que j'ai pu sortir des intérieurs je l'ai fait. Par exemple, la scène à la fin où Marius tape Panisse, elle n'existe pas. Mais j'avais besoin de cette scène pour deux choses : pour faire jouer la mauvaise foi de Marius et en même temps pour permettre un saut dans le temps.
Interview réalisée par Patrick Van Langhenhoven, retranscrite et mise en forme par Sarah Lehu, corrigée par Françoise Poul