La voix décalée dans les tons de fausset s'élève pour tenter d'atteindre les sphères magiques de l'opéra. Elle éteint les feux des anges de la musique céleste, rappelant plutôt la scie du bûcheron. « Madame la Baronne se prend trop au sérieux », comme le dit son mari. Il faut que cela reste un plaisir. Les oreilles du néophyte en prennent pour leur grade, imaginez celle du spécialiste. La baronne est-elle consciente qu'elle chante faux ou s'imagine-t-elle déjà comme la Callas ? Après le grand cirque de la guerre, c’est celui des illusions. Qui doit-on plaindre ? La pauvre baronne se prenant pour un rossignol alors qu'elle n’est pas un vulgaire pigeon ?
Ceux qui la manipulent, et ne s’intéressent qu’à son immense fortune ? Cela vaut bien de supporter quelques fausses notes. Comme elle le dit si bien, l'argent n'a aucune importance, l'important c'est juste d'en avoir. Marguerite pouvait se contenter de son petit cercle des salons huppés mais voilà, elle rêve grand. Aidée par un artiste surréaliste et un journaliste prêt à tout pour une bonne farce, après une Marseillaise détournée où elle se couvre de ridicule, mais goûte aux joies des applaudissements, Marguerite droguée aux claps de la foule imagine déjà se produire sur une scène plus vaste devant des centaines de fans. Monsieur le Baron fait des pieds et des mains pour éviter la honte de sa vie à Madame, mais elle n’en fait qu’à sa tête. Le grand jour approche et nul n’imagine les lendemains qui ne devraient plus chanter. La farce et la chute de cette histoire dépassent tous les protagonistes, le réveil sera pénible pour tous !
Xavier Giannoli s’inspire d’un vrai personnage pour construire une fable sur les apparences, la folie et l’usurpation. La vraie Marguerite était new-yorkaise et s’appelait Florence Foster Jenkins. Certains diront qu’elle possédait la voix d’un marin ivre dans une tempête. «Elle chante comme un million de porcs», renchérit Robert Rushmore, auteur du livre La voix chantante. Elle aurait mieux fait de rester à donner des cours de piano, mais la folie et sa fortune la poussent à louer des salles de concert. Elle se produit devant le tout-New York et les critiques en 1944 au Carnegie Hall. Deux jours plus tard, ironie du sort, elle meurt d’une crise cardiaque dans un magasin de musique. Tintin s’en inspire pour sa Castafiore et Orson Welles dans Citizen Kane. Stephen Frears prépare sa biographie avec Meryl Streep. Gianolli préfère s’emparer du personnage pour construire une fable, farce, comédie finissant tristement dans la folie.
Le mensonge et l’usurpation se trouvent au cœur du récit comme dans toute l’œuvre du réalisateur de Quand j’étais chanteur, A l’origine, etc. Tout au long du film, le spectateur s’interroge sur le personnage. Est-elle consciente de sa voix de Castafiore ? S’amuse-t-elle de cette société qui, quelque part, est aussi dans le jeu du faux ? Et l’art et l’artiste c’est quoi ? D’ailleurs le réalisateur insère une scène autour de La Marseillaise et de son détournement par un poète surréaliste, utilisant la voix déraillée pour se railler. « On n'aurait pas la liberté de chanter le chant de la liberté.» C’est aussi la naissance de l’art moderne, brisant comme Picasso tous les codes de ses ainés. En quoi, dans ce paysage, chanter faux poserait-il un problème ? À l'époque de la naissance du surréalisme, elle possède complètement sa place. C’est aussi la position des femmes de l’époque, souvent délaissées. Pour son mari, avec sa fortune, cette roturière achète un titre de baronne et rien de plus.
La vision misogyne évolue avec le récit pour se muer en amour. L’un et l’autre finiront par se comprendre. « Il n n'y a que la musique qui compte, c'est tout ce que vous m'avez laissé. » Chanter faux ou juste n’a aucune importance, seul le bonheur demeure. Le seul qui la comprend c'est son valet. La dernière partie reprend, à travers la folie, la notion des illusions, du vrai et du faux. N’est-ce pas le charme de l’Opéra ? Tout ce stuc sublime la voix, au cœur d’un décor nous emportant dans une autre réalité. Elle l’avait bien compris, c’est ailleurs qu’elle cherchait ce que le présent ne pouvait lui offrir. L'arrivée dans ce couloir sombre, la lumière auréolant d'un halo divin des ailes d'ange est une métaphore parfaite du film. Devant ce parterre de gens qui rient, elle reste bien la seule vraie. Catherine Frot compose un beau personnage féminin qui restera dans l’histoire du cinéma. D’abord flamboyante, emportée par sa conviction de chanter juste, elle devient naïve pour achever sa trajectoire dans un registre plus subtil où la folie masque autre chose. La vérité pourrait être la vie : « ou on la rêve, ou on l'accomplit », comme le dit l’un des personnages.
Patrick Van Langhenhoven
Bonus:
Interview de Xavier Giannoli (18')
Titre original : Marguerite
Réalisation : Xavier Giannoli
Scénario : Xavier Giannoli, Marcia Romano
Musique : Ronan Maillard
Photographie : Glynn Speeckaert
Montage : Cyril Nakache
Décors : Martin Kurel
Costumes : Pierre-Jean Larroque
Sociétés de production : Fidélité Films, Gabriel Inc., France 3 Cinéma, Sirena Film, Scope Pictures, CN5 Productions, Jouror Cinéma
Distribution : Memento Films Distribution
Pays d'origine : Drapeau de la France France, Drapeau de la République tchèque République tchèque, Drapeau de la Belgique Belgique
Budget :
Langue originale : français
Format: couleurs
Genre : Comédie dramatique
Durée : 127 minutes
Dates de sortie :16 septembre 2015
Distribution
Catherine Frot : Marguerite
André Marcon : Georges Dumont
Denis Mpunga : Madelbos
Michel Fau : Atos Pezzini / Divo
Christa Théret : Hazel