C’est l’histoire d’Emma Bovary qui épouse, au sortir du couvent, un médecin de campagne sans ambition et qui en mourra. Tu ne la voyais pas comme ça ta vie. À peine sortie du couvent, te voilà mariée, épouse docile, noyée dans le quotidien d’une existence bourgeoise. Les jours gris des ciels de Normandie passent comme des nuages fades. Le temps s’étiole, cherche à briser l’habitude pour s’envoler vers l’azur. Tu t’inventes un autre monde que la monotonie quotidienne, tu rêves de changer de classe et t’amuser des nouvelles frivolités.
Changer les rideaux du salon, dépenser l’argent pour couvrir de soie et de satin ta vie sans intérêt. Tu souhaites lui redonner des couleurs, les bleus perdus, les rouges d’une révolution où la femme serait l’égale de l’homme. Tu t’oublies dans les bras d’un clerc de notaire ou d’un marquis, miroirs d’un autre monde plus noble. Tu décores ta maison, seul moyen de combler les heures creuses qu’égrène le temps sans âge. Tu rêves de palais, d’amour tendre, de Paris, ou à défaut de Rouen qui te conviendrait. Tout sauf cette province à l’odeur de campagne, petite ville normande oubliée. Statue d’or et d’argent, tu restes figée à la même place. Il faudra un jour payer le prix de tes folies. Quelle issue choisiras-tu pour sortir du théâtre des envies ?
Sophie Barthes nous propose un regard plus moderne sur cette histoire ancrée dans le temps. Elle s’intéresse plus au changement de classe et à l’endettement qu’à l’histoire d’amour. Elle ramène le récit sur des terres plus contemporaines avec le désir d’une jeune fille qui imaginait d’autres rêves. Comme pour The Hours sur Virginia Woolf, elle commence le récit par la fin. Une image magnifique où son sens esthétique ouvre le regard du spectateur, la campagne verte où se perd la robe aux couleurs de l’automne d’Emma Bovary. La chevelure défaite, elle court vers son destin final, le néant des tombeaux. Nous suivons l’envol et la chute d’un ange, du blanc des jeunes filles éduquées par les sœurs pour devenir des femmes mariées parfaites et soumises.
Nous comprenons très vite pourquoi ce mariage arrangé où l’amour ne s’accroche pas meurt dans la monotonie du quotidien. Elle compense par la dépense, le jeu est subtil et le marchand malin. Monsieur Lheureux l’entraine peu à peu dans un ouragan de folie, de toujours plus. La réalisatrice développe celui-ci comme un écho au surendettement de notre époque où les sentiments semblent noyés par l’argent. Il était difficile après Chabrol, Isabelle Huppert, et d’autres d’aborder Madame Bovary. Elle réussit son pari, en prenant pour sujet l’argent, nous rappelant combien le texte de Flaubert reste très moderne. Elle apporte un soin particulier aux couleurs, écho aux thématiques du film, partant du bleu des cieux au marron de la terre en passant par le vert des prairies normandes. Symbolique évidente d’une jeune femme rêveuse, un ange tombe des cieux pour finir sur le sol de l’automne.
C’est l’été plein de promesses, le printemps vert où les fleurs se parent de couleurs comme la demeure d’Emma. Elle s’achève dans les marron, sang et or de l’automne aux portes de la morte-saison. Dans le même ordre d’idées, nous remarquons que la tenue irréprochable d’Emma, cheveux noués, robe au col serré, se relâche au fur et à mesure de sa descente en enfer. Elle s’achève par cette course folle dans les bois, chevelure volante, col dénoué et le frémissement de l’automne pour décor. Sophie Barthes identifie chaque personnage par son costume, corbeau noir pour l’huissier à la figure de croque-mort, dandy pour le jeune clerc de notaire, respectable pour les bourgeois comme Charles, son mari. Elle continue avec les paysans en tenues simples, costume imposé aux personnels de maison, chacun est identifié par sa classe sociale et son allure. Le récit devient marqué par une époque en écho à la nôtre. La fin est magnifique et bien trouvée. Des flambeaux, comme des étoiles palpitantes dans la galaxie, brillent dans la campagne, brandis par des silhouettes indéfinissables. Le silence se brise sous le nom d’Emma s’envolant vers les cieux sans aucune réponse. Il finit par s’évanouir sur le chant des désirs et d’une vie filant vers l’oubli, comme une comète.
Patrick Van Langhhenhoven
Bonus: aucun
Titre original : Madame Bovary
Réalisation : Sophie Barthes
Scénario : Rose Barreneche et Sophie Barthes d'après Madame Bovary de Gustave Flaubert
Direction artistique : Benoît Barouh
Décors : Benoit Barouh
Costumes : Christian Gasc et Valérie Ranchoux
Photographie : Andrij Parekh
Montage : Mikkel E.G. Nielsen
Musique : Evgueni Galperine et Sacha Galperine
Production : Sophie Barthes, Felipe Marino et Joe Neurauter
Sociétés de production : A Company Filmproduktionsgesellschaft, Left Field Ventures et Radiant Films International
Société de distribution :
Pays d’origine : États-Unis, Belgique et Allemagne
Langue originale : Anglais
Genre : Drame
Durée : 1h59
Dates de sortie : 4 novembre 2015
Distribution
Mia Wasikowska : Emma Bovary
Ezra Miller : Léon Dupuis
Paul Giamatti : monsieur Homais
Logan Marshall-Green (VF : Anatole de Bodinat) : le marquis d'Andervilliers
Rhys Ifans : monsieur Lheureux
Laura Carmichael : Henriette
Henry Lloyd-Hughes : Charles Bovary
Olivier Gourmet : monsieur Rouault