Au bout du monde, dans la fange extrême, deux, trois maisons tiennent encore debout, vieilles carcasses accrochées à la réalité pour ne pas mourir. C’est ici que Billy, mère célibataire et ses deux fils préservent une vie fragile. Elle cherche les petits boulots pour survivre jusqu'à pousser la porte d’un cabaret de l’enfer. Bones, l’ainé, chaparde quelques morceaux de cuivre dans des quartiers fantômes d’une ville perdue. Le plus jeune, plongé dans l’innocence, ne voit pas la tempête masquant l’horizon. Bully, petit caïd de quartier, passé maitre dans l’art de retailler les visages aux ciseaux, n’aime pas que l’on empiète sur son territoire. Bones passe outre le hurlement de colère de Bully jeté dans le silence des carcasses d’acier et de béton qui connurent le chant de nombreuses vies.
Il reste Rat, la jeune voisine d’en face, chambre éclairée de rose le soir où se rejoue la quête d’un Eden oublié. Au loin les routes se perdent dans les flots des lacs sombres où gisent les villes d’un temps révolu où le bonheur éclatait de vive joie ! Le monde se résume aux forêts où murmurent encore les petits génies des origines, les façades et intérieurs revenus d’une guerre économique ouvrant sur le néant. Le diable chasse les anges et règne en maitre sur ce bord du monde. Au-delà des eaux sombres s’ouvre son territoire de ténèbres et le chaos. La mère s’accroche encore à l’espoir de reconquérir la lumière, brisée la nuit pour que les rires reviennent et que la maison retrouve les couleurs du vivant.
Elle finit par échouer comme un navire à l’abandon dans un cabaret de l’enfer. Dave, banquier et patron de ce lieu de perdition improbable Satan, manipule son personnel. Ici le sang et la douleur amusent le passant poussant la porte du clandé pour des sensations fortes, un bordel de l’amusement. On se déchire le visage faisant apparaître cette Amérique ensanglantée par la crise, métaphore d’un pays à l’agonie. Toutes ces marionnettes de chair et de sang entament la dernière valse ! La petite danse des horreurs les arrache à ce monde, vaine tentative pour les ramener au pays des vivants ou sombrer dans les lacs où gisent les cadavres d’une société oubliée.
« Ce que je fais ne me définit pas ? » un personnage du film.
Le premier film de Ryan Gosling s’appuie sur la métaphore pour nous proposer une vision du monde et de la société américaine touchée par la crise. Il emprunte à de nombreux réalisateurs des parcelles de leur univers pour mieux construire le sien. Premier film, il est donc forcément teinté des couleurs, des références de ses maitres à filmer. Certains lui reprocheront d’en être trop imprégné, ils oublient que c’est le propre d’un premier film, d’une première œuvre. Il se marque des influences, des rencontres d’une vie, Ryan Gosling n’échappe pas à la règle. Derrière celle-ci nous voyons poindre la quête d’une nouvelle identité plus personnelle. Elle s’affirmera avec le temps comme pour les autres réalisateurs.
L’univers se teinte de l’onirisme décalé de David Lynch, du monstrueux et du rapport au sang de Dario Argento, du merveilleux de Malick, et de la froideur, la violence de Nicolas Winding Refn. L’influence la plus prégnante semble celle de Jeff Nichols, et l’école de Dallas, des jeunes cinéastes sous l’influence de Malick. Nous retrouvons les mêmes intérêts pour les marginaux au bord de la folie et l’enfance. L’innocence se débat dans un monde chaotique au bord du néant pour trouver une nouvelle voie au rêve américain. Elle est marquée par les fleuves, les déserts ou l’espace naturel comme un retour aux origines pour changer de route. Chez Ryan, la figure féminine Christina Hendricks aux allures de Jessica Chastain lutte contre un avenir tout tracé.
Il la conduit aux portes de la mort sans espoir de sortir de la misère. C’est bien comment chacun se réveille pour échapper aux démons qui se trouvent sur sa route, un banquier tenant un tripot de l’enfer, un jeune Caïd pour le fils. Il faudra plonger dans le fleuve, lieu de passage entre les morts et les vivants, pour trouver le chemin vers l’avenir. De même, le banquier figure de diable, belle métaphore de ces hommes plongeant l’Amérique et le monde dans la crise. Ce n’est pas l’argent qui ouvre les portes d’un monde meilleur, mais bien les hommes et les femmes et leur capacité à resserrer les liens, à préserver la famille au cœur de l’ouragan.
Les lieux deviennent symboliques, la maison en ruine où la famille se retranche pour échapper à la tornade extérieure. Le cabaret est une métaphore de l’enfer, les fleuves et lacs, passages entre le monde des vivants et des morts dans la tradition celtique, et ailleurs, la ville fantôme. C’est peut-être Tchernobyl, Danube de l’Amérique sous le coup de la bombe économique, souvent enfermé entre les immeubles ou carcasses de métal, barreaux d'une prison intérieure rongée par la rouille.
Nous avons l’impression que les personnages se débattent dans un purgatoire onirique avec pour choix la vie ou la mort. C’est l’Amérique des déshérités, de la dépression, de Steinbeck (Les raisins de la colère), Faulkner (Le bruit et la fureur), Harper Lee ( Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur). Nous retrouvons les mêmes interrogations aujourd’hui avec Ron Rash (Le monde à l’endroit), Tim Gautreaux (Nos disparus)…
Les Souvenirs anciens n'effacent pas la douleur du présent, le mal de vivre. Une vieille femme est hantée par les beaux jours où l'amour triomphait, mariée éperdue de bonheur. Il ne reste qu’une épave de navire se repassant le film sur l'écran d'un paradis perdu. C’est encore le visage écorché, la crise enlevant la peau de l'Amérique pour la mettre à nu, révéler les nerfs et muscles. Dans la fange de l'enfer, pour sortir, il faut affronter le diable et à travers sa mort, nos démons. C’est la figure des ténèbres qui nous habite, espérant libérer la lumière. Alors, naîtra peut-être un nouvel Éden du chaos. Tout finira par partir en flammes, feu rédempteur effaçant toute trace d’hier. Il ne laisse que cendres pour fertiliser le monde à venir. En résumé, nous pourrions dire que la thématique de Ryan Gosling, si elle se confirme par la suite, représente le chaos menaçant la famille, elle traverse l’enfer et retrouve le sentier, le sens de sa destinée.
Patrick Van Langhenhoven
Bonus:
Entretien avec Benoît Debie (dir. photo.) et Reda Kateb
Clip musical
Bande-annonce
Titre québécois : Rivière perdue
Titre original : Lost River
Titre de travail : How To Catch A Monster
Réalisation : Ryan Gosling
Scénario : Ryan Gosling
Décors : Beth Mickle
Direction artistique : Erick Donaldson
Costumes : Erin Benach
Montage : Valdís Óskarsdóttir
Musique : Johnny Jewell
Photographie : Benoît Debie
Production : Ryan Gosling, David Lancaster, Michel Litvak, Marc Platt, Adam Siegel et Jeffrey Stott
Sociétés de production : Bold Films, Marc Platt Productions et Phantasma
Sociétés de distribution : États-Unis Warner Bros., France The Jokers / Le Pacte
Pays d’origine : États-Unis
Langue originale : anglais
Durée : 95 minutes
Format : couleur - 2,35:1
Genre : fantastique, thriller
Distribution
Christina Hendricks : Billy
Iain De Caestecker : Bones
Saoirse Ronan : Rat
Eva Mendes : Cat
Matt Smith : Bully
Ben Mendelsohn : Dave
Barbara Steele : Belladonna
Reda Kateb : un chauffeur de taxi