La mer frappe les rochers érodés de cette ville russe. Ce plan final est le même que celui ouvrant le nouveau film d’Andrei Zviaguinstev, entre temps c’est glissé un baril rouge, flottant à la surface. Tout est un éternel recommencement dans la merveilleuse Russie, que certaines choses viennent polluées, et où l’illusion est de mise. Même la beauté des baleines nageant dans cette eau s’évapore, finissant en cadavre recouvert par le sable. C’est aussi ce qui pourrait arriver à qui ose remettre en cause le pouvoir...
Les grands espaces du Nord près de la mer de Barents comme cadre de ce sublime drame russe. C’est la vie de Kolia, homme modeste vivant dans la maison de sa famille et qui se voit exproprier par le maire véreux du village. C’est l’histoire de la chute d’un homme, d’un combat dont il se savait perdant, d’une spirale infernale... Et après Elena, le réalisateur russe continue à éblouir et livre une œuvre encore plus forte et froide, comme la beauté de sa mise en scène.
La mise en scène est d’ailleurs un bijou de maîtrise pour ce descendant d’Andreï Tarkovski. C’est tout le paradoxe du palmarès du festival de Cannes, qui cette année lui remit le Prix du scénario. Tout pourtant laisser présager plutôt le Prix de la mise en scène, amplement mérité. L’espace y est occupé à merveille.
Kolia tente donc, avec l’aide de Dimitri, ami d’enfance avocat venu de Moscou, de contrer cette décision jusqu’à la juridiction suprême. L’illustration à elle toute seule de la justice russe se retrouve dans une scène. Alors que la caméra passe d’un plan large de la salle à un gros plan de la femme qui énonce le jugement, un superbe contraste apparait : entre la douceur de ce travelling et le débit très rapide des lèvres annonçant à la fin de ce mouvement de caméra le difficile verdit. Débouté.
L’origine du titre était annonciateur et le déroulement n’a rien de surprenant. Dans la Bible comme dans différents mythes, le Léviathan est un monstre ou la représentation du chaos. Le prêtre à la fin, récite au pauvre protagoniste ses psaumes du livre de Job. Ce dernier même accablé par le sort ne cessa de croire en Dieu et c’est ainsi ce que font beaucoup de russes.
« Pourquoi mon Dieu ? » s’interroge le pauvre homme. La place de Dieu est évidemment primordiale dans cette société et de facto dans le film. A plusieurs reprises ces hommes s’interrogent sur le fait qu’ils soient baptisés ou non. Dimitri lui répond qu’il croit en les preuves, et c’est bien un des seuls. A défaut de pouvoir croire en une justice totalement absente. La suite prouvera qu’il faut parfois mieux y croire quand même, quittant cette ville anéanti. La religion a une place clé dans le système et sert d’exutoire aux péchés de la corruption. Constamment le maire, soucieux d’être réélu, s’entretient avec monseigneur. Et là encore s’interrogeant sur l’avenir, le religieux lui répond qu’il sera réélu si Dieu le veut, s’il a fait de bonnes choses. Les pauvres gens accablés par les puissants tombent dans la religion comme refuge et fatalité à ce monde alors que les puissants pourris eux pour se déculpabiliser et se réconforter que leurs actions sont bonnes envers Dieu.
N’oublions pas de citer aussi Hobbes et son fameux « L’homme est un loup pour l’homme », dans son livre homonyme. Et c’est là que le film prend son sens. Dans son contrat social passé entre l’Etat et les individus, ces derniers en échange d’un ordre sain et sécurisant renoncent à leurs libertés. Il y a les gens qui ont le pouvoir et les pauvres qui le subissent. Entre les deux le chaos. L’acharnement du sort va s’abattre sur Kolia dès lors façon A Serious Man des frères Coen, qui lui joue néanmoins plus dans l’humour.
La drôlerie est malgré elle présente par moment, avec des passages drôles d’ironies ou d’invraisemblances. Et au cœur de cela, c’est en partie grâce au petit lait local : la vodka. Il n’y a pas d’heure pour cela et pas de forme. L’ivresse règne tel un fragment d’oubli, une éphémère réjouissance ou un simple renoncement. Cela va d’une visite nocturne improvisée du maire chez sa victime à une partie de tirs sur des portraits d’anciens présidents russes...
Un climat se dégage et est propice à la tempête avec ce calme et cette froideur tant dans les paysages, le temps mais aussi chez les personnages. L’oppression est de mise, quand la douceur vient constamment côtoyer la violence.
La scène à l’église, l’une des dernières est proprement hallucinante. Le prêtre fait son sermon, écho à tout le film, expression de la triste ironie de ce pays. Un mot revient à plusieurs reprises et ressort, le mot vérité. Cela en devient glaçant. Au premier rang le maire se dresse avec sa femme et son fils. Le petit fixe le portrait de Jésus et son père le met en garde sur ce qu’il fera « parce qu’il te regarde ». Tout y est dit. Puis la petite troupe quitte l’église dans un ballet de 4x4 quand le reste de l’assemblée brave le froid avec leurs jambes ou humbles voitures.
La fin est un tourbillon d’émotions et de belles scènes, qui nous mènera à ce résultat : sans épargner le pouvoir et son pays d’origine, Zviaguintsev réalise là un film pas tout public mais sincère et surtout très grand.
Clément SIMON
Autre avis :
On est frappé dans la scène d’ouverture par le paysage, massif, grandiose des alentours de la mer de Barents. Une musique tonitruante souligne la sensation d’espace et la lumière irradie. Puis quand on s’approche, on découvre des bâtiments à l’abandon, une carcasse énorme d’animal marin, et on pressent que ce qui pourrait être paradisiaque ne l’est pas du tout.
Que devient la Russie ? Vaste question. Les habitants à qui l’on a montré le film ont été choqués par le traitement à charge qui est effectué dans cette histoire d’injustice sociale, de lutte du pot de terre contre le pot de fer. Mais des Mexicains qui ont visionné Léviathan ont déclaré que cela aurait tout aussi bien pu être tourné dans leur pays.
Nous nous trouvons dans une double lecture, celle d’un pays corrompu, plombé par une certaine fatalité, avec tous les ressorts un peu surlignés : violence, chantage, trahison, pressions, mais ce qui fait le sel du film est à mon sens l’étude de caractères. Tous les personnages sont attachants dans leur brutalité (au sens brut de décoffrage), leurs emportements, et au fond, leur sincérité. On met à part le méchant maire, bien sûr, mais dans cette société déréglée, on peut en venir à se demander s’il a le choix, et c’est terrifiant.
L’histoire se veut universelle, mais quant au sort des Russes, on mesure à quel point la chute du mur a transformé la machine à broyer soviétique en machine à écraser oligarchique, sous le portrait officiel et omniprésent de Vladimir Poutine…
Françoise POUL
Bonus:
Entretien avec le réalisateur
Titre original : Левиафан, Leviafan
Titre français : Leviathan
Réalisation : Andreï Zviaguintsev
Scénario : Oleg Negin et Andreï Zviaguintsev
Direction artistique : Andreï Ponkratov
Photographie : Mikhail Krichman
Production : Alexander Rodnyansky
Société de production : Non Stop Production
Sociétés de distribution : France Pyramide Distribution
Pays d’origine : Russie
Langue originale : russe
Format : couleur - 2,35:1 - son Dolby numérique
Genre : Drame
Durée : 140 minutes
Distribution :
Alekseï Serebryakov : Nikolaï
Vladimir Vdovichenkov : Dimitri
Roman Madyanov : Vadim, le maire
Elena Lyadova : Lilya
Anna Ukolova
Kristina Pakarina