Une séparation, jeu des fractures et des blessures du cœur et s’amorce la longue danse de déchéance, de tourbillon de la fin. Deux êtres s’éparpillent, se jettent dans la cohorte des incertitudes, partir, rester, construire, briser le passé. Forcément l’un trouve le bonheur et l’autre son contraire, une plaie de souffrance. Elle le ronge de l’intérieur, vent de colère, appelant la misère des pauvres gens quand l’amour fout le camp. Li Qin fait le choix du départ. Elle se retrouve seule dans ce bar oublié pendant que son mari, Lao Sheng, désespère de la ramener à la raison.
Ninon souhaite juste reprendre dans une dernière conquête, l’amour de son fils, mais il est peut-être trop tard pour bâtir ce qu’elle a laissé fuir, toutes ces années gâchées à ne pas savoir aimer. Simon le magicien et Blanche ne trouvent plus les mots, ceux qui balisent la route de vergers souriants où se perdre par amour de l’autre. Il la quittera peut-être pour Li Qin qui abandonnera son mari.
Il reste juste deux tempêtes en colère, Blanche, silencieuse, dérapant, ne pouvant plus jouer le rôle de la magicienne sur scène comme dans la vie. Sa mémoire s’effiloche comme cet amour disparaissant dans l’horizon. Celle de Lao Sheng, vent de folie, de rage qui gronde et arrive comme une tornade pour tout emporter, à commencer par lui-même. En face se dresse un arc- en-ciel, un bonheur d’être à deux.
Jones le détective traque l’adultère, la tromperie pour le compte de Lao. Il devient compagnon de la solitude à force de poursuivre les cœurs en déroute. Le vieillard qu’il croise dans la chambre d’à côté, abandonné, en bout de vie, aux portes de la mort, est peut-être son reflet. Tous jouent la comédie humaine de la vie, en quête d’un bonheur éphémère, évanescent, où chaque action en appelle une autre. Toutes finissent par s’effondrer comme le jeu des dominos. Dans la longue cohorte, le premier tombe et il entraine les autres. Après il faut bien se relever et marcher dans les méandres du temps jusqu’aux portes de la mort.
La réalisation s’appuie sur le contraste entre les couleurs, la lumière, les formes pour répondre en écho à sa thématique de l’amour, entre séparation et reconstruction. Silhouettes perdues dans l’ombre, avec au loin des points lumineux flous, phares ou nouvelles terres, ces demains prometteurs, lumineux. Souvent pour clore un chapitre, la caméra zoome sur une forme, une tasse à café, blanc de la porcelaine et noir du liquide, deux glaces avec leurs petits parasols de couleur , bleu ou rouge. C’est le jeu du noir et blanc qui s’avère plus complexe. De façon subtile, il répond à ce qui était annoncé plus haut par le spectacle de la magicienne, vraie perception d’un moment à venir ou manipulation du réalisateur.
Alors que les amants se trouvent souvent en lumière pleine, Blanche et Lao se retrouvent entre lumière et obscurité, à la frontière entre deux mondes, deux voies à choisir. Les lieux marquent aussi le récit de leur empreinte, un bar à l’image des tableaux d’Edward Hopper, des chambres d’hôtel, un vieux théâtre.
Dans leur décor ils se placent aussi en frontière, à la fois un pied dans le passé et le présent, comme ces histoires, elles aussi entre hier et aujourd’hui, entre ce qui fut et sera, quand s’éloigne le port où le navire à quai remplissait ses cales de souvenirs. Un jour, il quitte pour un autre havre de paix ou finit par s’ancrer à jamais, comme nos vies. Fuir, rester, avancer, s’appuyer l’un sur l’autre ou finir par abandonner, avant de se détester. Nous l’appelons la vie, nous la bâtissons avec nos actes, bons ou mauvais, comme les personnages.
L’histoire prend sa source entre l’orient, où la notion de nos actes influant sur notre devenir tient une place importante et l’occident, entre hasard et raison. Le détective, voyeur, amoureux, connaît-il tout de ceux qu’il épie, d’un couple ? Connait-il le sens profond de ce qu’il traque, les gestes, les mots, les mains qui s’effleurent, le silence constructeur ? Comme le lui dit Li Qin : « Un mariage existe tant qu’il est vécu. Après, il ne reste que l’odeur brulée. »
Nous sommes bien dans cette fin d’une histoire alors qu’une autre s’ébauche. Nous ne savons pas encore jusqu’où elle ira. Nous possédons juste une réponse, celle d’hier est finie. Ainsi couloirs, rues marquent le passage, la transition où errent les personnages avant de pousser une porte pour s’installer. Détruire un lieu devient l’expression d’une rage qui exprime le passé que l’on détruit, car celui qui ignore où aller ne peut s’appuyer sur rien. Il lui reste le chaos de son âme, la douleur de son corps pour essayer de balbutier une dernière tentative d’appel. À la fin, dans le néant provoqué par toutes ces vies arrivant au bout de leur histoire, ils reconstruiront, après la pluie, de nouveaux nuages poussés par le vent.
Nous pensons parfois aux histoires d’amour de Wong Kar-Wai. Dans la même luminosité, les personnages se débattent pour influencer leur destin, distordre le temps pour lui donner une nouvelle impulsion. À la fin, chacun trouve enfin la voie de son existence. Reprenant l’idée de Benjamin Lajarte, en comprenant l’autre, nous comprenons le sens à donner à notre vie, avec ou sans lui. Le film parle de l’Amour avec un grand A, dans une grande variation à travers ses personnages, et au-delà de l’humanité. En conclusion, c’est une très belle surprise et un réalisateur prometteur à suivre, dans le début d’une œuvre qui explore la thématique des sentiments amoureux.
Patrick Van Langhenhoven
Bonus : Vous trouverez le court qui déjà était une ébauche du long métrage et surtout pour une fois un vrai making of, les comédiens, le réalisateur, le chef opérateur, la monteuse, la décoratrice, le compositeur racontent comment ils perçurent le projet, se l’approprièrent pour apporter leur plus. Les comédiens viennent d’horizons et de formations différentes. Ils expliquent entre Actors Studio, Stanislavski, méthode du cinéma asiatique ou occidentale, comment ils s’emparent de leur rôle, le malaxent pour lui donner forme Nous avons donc une vraie une discussion filmée dans l’ambiance du film clair obscur, visages légèrement éclairés, sur l’alchimie qui procède à la création.