Dans le cœur de l’hiver aux couleurs de sang, l’Armée Rouge entre en sauveur dans un couvent chassant l’occupant nazi à la croix noire. Ils apportaient le chant du renouveau et c’est la terreur et les ténèbres qu’ils plantent dans le corps de ces femmes fiancées de Dieu. Le cloître se replie sur lui-même s’enferme au fond du désespoir, petit point de lumière que la nuit étouffe.
La froideur de la pierre, la longue robe noire frôle le sol minéral et des voix venues des voûtes du monastère se perdent dans la quête du Seigneur. Une nonne court dans la campagne enneigée, elle cherche de l’aide au premier village en ruine où la guerre finit à peine d’éteindre sa folie. Mathilde, une jeune infirmière venue soulager les blessés français dans cette Pologne qui passe de la botte allemande à celle des Russes va démasquer au sein de la maison de Dieu un secret terrible.
Dans les allées des voûtes grises, des jeunes nonnes abusées par l’Armée Rouge portent en elle la vie. Dans cet univers strict des épouses de Dieu, la virginité de l’âme et du corps se découvre souillée à jamais. En cachette elle aide ces jeunes femmes à accoucher de la vie que la Mère supérieure emmène ailleurs dans les bras de l’oubli. Rationaliste, athée convaincue, elle se laisse entrainer à confronter son utopie à celle de ses femmes qui choisissent l’enfermement au non du divin. Entre Mathilde et Maria, l’adjointe de la Mère supérieure, un dialogue s’ébauche sur la terre brûlante où l’horreur a construit sa tanière. Il annonce peut-être après les jours de douleur, l’ouragan des hommes, la renaissance de la nature et des âmes.
« Quand ils sont survenus ce fut l’horreur indicible, seul Dieu peut nous en tirer. » A cette phrase Mathilde répond : « par moi, c’est la vie qui l’emporte. » Les innocentes confronte la foi après l'horreur, la conviction du vivant de Mathilde, la mort et la renaissance. Le poids de nos actes, la noirceur de nos péchés et de nos âmes, l’innocence et la perversion se mesurent au nom du divin et de la nature humaine. C’est la vie sanctifiée, sacrifiée, jetée au chemin de l'espérance sur la route froide où l'hiver prend le cœur des innocentes. Où se cache Dieu dans cette douleur ? Anne Fontaine nous raconte toujours des histoires de femmes où le sexe n’est jamais bien loin et dissimule une réflexion plus profonde que le simple doigt qui montre la lune. Une fois de plus, nous retrouvons ses thématiques mélangées mais non opposées. C’est bien tout ce discours sur l’apparence du divin plus fort que le vivant.
Dieu créateur aux épouses dévouées, confrontées au pire des tourments, l’enfantement et la perte de la virginité. Dans ce marasme, ce chaos des consciences, Mathilde débarque avec ses convictions du vivant en tant que médecin. La vie semble s’opposer à un Dieu mortifère, refusant le corps souillé et abandonnant les âmes de l’innocence, les enfants au bon vouloir de la nature. La vie l’emporte sur tout, elle est le réveil du printemps quand l’hiver semble mort. Elle est le blé qui se relève après la tempête. La réalisatrice choisit deux pôles, l’hôpital où les soldats français fracassés retrouvent le chemin de la vie et de l’espérance après le champ de batailles. Le couvent où se dérobent les corps des femmes, vêtements amples dissimulant un lourd secret, une naissance dans un lieu où l’enfance reste muette. Les non-dits, les secondes lectures se découvrent peu à peu dans les méandres des couloirs, des portes closes, des passages secrets ou de la forêt profonde.
Le décor prend pour support le couvent dévasté, la pierre grise, les chambres austères, les arbres squelettiques, les forêts où hurlent encore les loups à deux pattes. C’est la nature en sommeil, en attente d’un renouveau, le soleil qui éclatera bien un jour. L’autre décor, lui aussi champ de ruines, représente la ville et l’hôpital où s’étalent les chairs blessées et les soignants en blanc. Les tons des gris, des noirs, des blancs de la neige détectent un écho dans le marron des uniformes, la couleur peau, le blanc. Un chemin sous la neige un panier et une femme portant le fardeau d’une faute qu’elle devra assumer jusqu’en enfer. Il reste le lien entre Sœur Maria et Mathilde, le reste n’est qu’un choix de route à emprunter pour trouver sa réponse. La confrontation de ces nonnes bafouées, marquées dans leur chair et de la jeune infirmière, admirablement jouée par Lou de Laâge, permet de retrouver une nouvelle voie que Dieu ne renie pas.
Il oppose à l’homme mort sur la croix, le rachat du péché, la délivrance de Lazare ou Marie Madeleine, la vie à la mort. À la fin, les cris des enfants prendront place dans le coeur des murs de caillou gris et le soleil de l’été viendra caresser les colonnes de pierre, leur offrant de nouvelles couleurs. La vie devient renaissance et porte l’espérance et le chant du paradis retrouvé pour les nonnes innocentes et les enfants des rues qui trouvent un foyer. Mais Dieu n’est-il pas le vivant par excellence ? Derrière Dieu c’est peut-être le vivant qui se cache sous une autre apparence.
Patrick Van Langhenhoven
Titre original : Agnus Dei
Titre français : Les Innocentes
Titre québécois :
Réalisation : Anne Fontaine
Scénario : d'après une idée originale de Philippe Maynial
Sabrina B. Karine, Pascal Bonitzer, Anne Fontaine et Alice Vial
Direction artistique :
Décors :
Costumes :
Photographie : Caroline Champetier
Montage : Annette Dutertre
Musique : Grégoire Hetzel
Production : Éric et Nicolas Altmayer et Philippe Carcassonne
Sociétés de production : Aeroplan Film, France 2 Cinéma, Mandarin Cinéma, Mars Films et Scope Pictures
Sociétés de distribution : Film Distribution
Budget :
Pays d’origine : France, Pologne
Langue : Français, Polonais
Format : Couleurs - 35 mm - 2,35:1 - Son Dolby numérique
Genre : Film dramatique
Durée : 100 minutes
Dates de sortie 10 février 2016
Distribution
Joanna Kulig : la religieuse Irena
Agata Kulesza : la mère supérieure
Agata Buzek : la religieuse Maria
Lou de Laâge : Mathilde Pauliac
Vincent Macaigne : Samuel