« Les chevaux de dieu portent la vertu jusqu'au jour de la résurrection. »
La caméra démarre au sol, effleure la terre aride, et remonte pour découvrir un groupe d’enfants jouant au football, avec en fond un bidonville où s’amasse la misère. Elle s’élance, survole ce lieu où Yassine, 10 ans, tente de faire sa place. Il est coincé entre un père dépressif, un frère attardé collé à son walkman, un autre délinquant, et sa mère qui essaye de faire survivre toute sa maisonnée. Sur le stade, les disputes s’échangent comme les coups entre ceux du bidonville d’en face et la bande de Yassine. Souvent son grand frère Hamid et sa chaine à vélo meurtrière s’opposent aux violences, pour le protéger. Dans ce monde, on ne sort que par le mariage arrangé pour les filles, comme la belle Ghislaine, l’amour caché de Yassine. Les garçons trouvent la prison, la mort ou les Frères musulmans qui recrutent au cœur de cet enfer leurs porteurs de mort au nom du Coran. Hamid finit d’ailleurs à la case prison suite à des petits trafics, tout en éloignant son frère de cette boue où il pourrait se perdre.
De retour à la demeure, il a bien changé, dans les geôles du roi il a découvert la voie de dieu, la prière, le pardon, pour une vie nouvelle. Yassine et son ami proche continuent de survivre en bricolant pour le vieux mécano du coin qui n’hésite pas à abuser comme d’autres, du corps de son camarade. Ici on se tait, la voie du silence et le martyre s’inscrivent dans la peau comme une marque au fer rouge. Un jour de trop, tout bascule et une fois de plus Yassine et son pote trouveront la porte de sortie grâce à Hamid et les hommes de foi. Désormais ils ont une dette, un prix pour un nouveau chemin où marcher pour trouver le pardon et l’amour. Ils ne savent pas que le solde de celle-ci s’élève au prix fort, la vie.
« Si vous abandonnez le djihad, Allah vous plongera dans l'indignité, volez, chevaux de Dieu. » La caméra de Nabil Ayouch, plonge au cœur du vivant entre documentaire et fiction, pour rapporter sans fioriture, brute et sauvage la douleur et l’espoir de son message. Il saisit un morceau de vie de l’enfance au dernier sourire, quand plus que le bonheur porte le méditant de dieu. En 1H55, dans un film riche, foisonnant, il montre l’escalade de ces deux frères pris entre la petite délinquance menant au banditisme et de l’autre, le visage de Dieu.
Les deux chemins possèdent la même issue, la mort, la grande faucheuse s’avère l’unique vainqueur. Il place d’abord la difficulté de vivre pour ces familles, loin des fastes que les touristes découvrent au Maroc. Dans ces quartiers pauvres, un monde secondaire s’organise avec comme slogan, survivre. La jeune fille Ghislaine, cet amour, trop grand trop beau dirait le poète. Yassine n’osera jamais lui avouer cette tendresse qu’il lui porte, et qui pourrait le sauver. Le frère de la jeune fille lui avoue que, grâce à elle et son mariage forcé, ils pourront sortir de l’enfer. Déjà les jeunes reproduisent les débauches de leurs aînés, la violence de leur relation comme le copain homo sodomisé par le frère de Yassine, toute sa vie se résume à la même soumission. C’est par petites touches que le réalisateur retranscrit les espoirs, les cartes postales d’Europe au mur du café, l’eldorado, le feuilleton de la mère genre de Feux de l’amour marocain, la photo du gardien de but. Tous ces riens viennent nous conter les espoirs de ces miséreux vivant à deux pas de l’opulence.
Le retour d’Hamid marque une fracture avec le plus jeune qui le perçoit comme un traitre. Pousser la porte de Dieu comme autrefois on rentrait dans les ordres semble la seule voie de sortie. Au couvent elle permettait de s'élever dans la société, de sortir de la nasse. Allah pardonne et permet la rédemption, un nouveau départ vierge dans ses pas. La fidélité n'est plus envers la famille ou le quartier, mais dans les frères de religion. Ils ignorent qu’ils passent de Charybde en Scylla. Pour eux, le lieu détermine ce que nous sommes. « Si tu avais vécu chez les Frères musulmans tu ne serais pas devenu un mécréant. Il est temps de te racheter. » Yassine devient plus croyant que son frère et éveille même sa jalousie, la mère ne voit pas ce qui se passe. Comment ce bien se transforme en manipulation. Le discours change il passe de l'amour de dieu, du rachat de la faute à un dialogue de guerre. Il reste subtil, combattre la dépravation, les ivrognes, les mécréants pour les amener au paradis. Ils trouvent une écoute, une reconnaissance, ils deviennent enfin quelqu'un. Ils ne sont plus ce vide, cette invisibilité à laquelle la société les condamne. Ils possèdent une âme un cœur reconnu, mais Dieu souhaite-t-il la mort de ses brebis ? C’est intéressant de voir comment le cinéma maghrébin ose aborder ces sujets tabous en profondeur. Les jeunes réalisateurs marocains, algériens découverts au Cinémed de Montpellier cette année, surprennent. Ils abordent avec justesse et profondeur le terrorisme, la femme et bien d’autres thématiques. Ils offrent un cinéma nouveau et passionnant. Nous remarquons que l’on sort du bidonville par la religion et la mort et non le salut de l’âme pour une vie meilleure. Ils découvriront la nature et le monde extérieur, avant la fin dans le dernier acte de la partie. La religion reste le thème central avec la misère. Cela interroge sur la place de Dieu qui est amour et pardon. Comment peut-il appeler à la violence, la mort, prôner celle-ci sur la vie ? Si nous sommes tous ses enfants pourquoi, accepte-t-il d'en sacrifier au nom de la violence ? La fin est plus prenante que dans Désintégration, nous les accompagnons du berceau aux ténèbres du néant final. La dernière séquence s’impose comme un grand moment de cinéma entre la danse, le plaisir, et la mort. Le frère regarde de l'extérieur du cabaret les voies du passée, du temps du bonheur où l'on était vivant ou en enfer, on rêvait de paradis, résonnent comme un glas avec l’explosion. Le dernier plan, des enfants jouent au foot comme au début. Ils voient les explosions et courent vers la plaine vide. C’est une image symbolique sur ce vide, cette mort inutile qui ne contient même pas une once d’espérance, rien ne change. Les chevaux de dieu est un film prenant qui résonne et interroge sur le terrorisme et notre part de culpabilité. Ce monde qui les oublie, les condamnent-il à choisir cette voie pour s’en sortir ? Chacun trouvera sa réponse dans cette petite conscience bien heureuse. Patrick Van Langhenhoven
Bonus : 29 minutes de bonus
Ciné Région : Comment avez-vous découvert le roman dont s’inspire le film ?
Nabil Ayouch : Je l’ai découvert par un biais un peu détourné puisque j’avais commencé à écrire un scénario qui racontait plus ou moins l’histoire du roman, j’avais déjà travaillé 6 mois dessus avec un début d’enquête sur le terrain. Et j’ai appris que Mahi Binebine avait quasiment terminé un roman sur le même sujet et je lui ai demandé si je pouvais le lire. Je me suis alors rendu compte que les éléments déterminants de l’histoire humaine que j’avais envie de raconter étaient dans le roman, donc j’ai cessé l’écriture du scénario pour basculer avec Jamal Belmahi, le scénariste du film, sur l’adaptation de ce roman.
C.R : Et qu’est-ce qui a déclenché chez vous l’idée d’écrire ce scénario ?
N.A : C’est les attentats de Casablanca. Au lendemain des attentats du 16 Mai 2013, j’ai immédiatement voulu être le témoin de la manière donc vivaient les victimes. J’étais avec une petite équipe et on est allé à la rencontre de ces victimes, le film a été vu dans quelques festivals. J’ai vu des choses abominables, des familles qui ont été détruites, et puis le fait que ce soit des enfants des bidonvilles et non des terroristes surentrainés, ça a vraiment été un choc. Il m’a donc fallu du temps pour digérer tout ça, pour comprendre ma frustration, ce sentiment d’inachevé à la fin de ce documentaire et le temps de trouver les mots. J’ai laissé le projet en attente, parce que pour moi, un réalisateur n’est pas un témoin de l’actualité brulante. Je me suis laissé le temps de mûrir le projet.
C.R : Comment avez-vous réalisé le casting ?
N.A : Les deux rôles principaux Hamid et Yachine adultes et Hamid enfant viennent du bidonville de Sidi Moumen. Ils sont nés et ont grandi dans une baraque en tôle et y habitent encore aujourd’hui. Les autres comédiens viennent des quartiers populaires ou d’autres bidonvilles mais tous évidemment sont des comédiens non professionnels, c’était la première fois qu’ils passaient devant une caméra. Je les ai rencontrés pendant les 2 ans et demi de préparation du film où j’ai sillonné les bidonvilles. J’ai trouvé la mère des deux héros en tout dernier, c’est elle qui est venue me voir disant qu’elle avait entendu parler du film et qu’elle souhaitait y participer. Je lui ai fait passer des essais le lendemain et c’était la personne que je recherchais.
C.R : Comment avez-vous géré le tournage avec ces comédiens novices ?
N.A : Ce n’était pas un tournage facile mais pas que pour ça, aussi parce que tourner dans des bidonvilles, c’est un choix de production et un choix artistique mais ça rend tout très compliqué puisque tourner parmi des gens extrêmement en demande, c’est pas simple à gérer. Le tournage a été parfois violent, chaotique, mais bon rien de grave. Concernant les comédiens, quand on tourne avec des comédiens professionnels, ce n’est pas forcément plus simple, c’est juste différent, c’est un travail qui n’a rien à voir. Par exemple, je déteste répéter les scènes. J’aime travailler en amont mais j’aime travailler sur des improvisations qui n’ont pas forcément de rapport avec le film. C’est une approche passionnante.
C.R : Vous avez aussi abordé le thème de l’homosexualité dans le film.
N.A : Alors ça vient du livre, qui est d’ailleurs un peu plus explicite que ce que j’ai fait. Le film l’est moins mais en même temps, il y a quelque chose qui reste du début à la fin. L’apprentissage de la sexualité passe essentiellement par l’homosexualité dans les pays du sud, du monde arabe en général. Pourquoi ? Parce que rien n’est fait pour que les garçons et les filles se rencontrent. Les rapports d’échange entre sexes sont complètement inexistants. Alors, les filles entre elles dans les maisons passent par l’homosexualité pour apprendre cette sexualité et les garçons dans les rues avec les copains, au détour d’un viol ou d’autres expériences, l’appréhendent de leur côté. C’est pour ça que dans le film, ce qui peut paraitre choquant pour un regard occidental, l’est moins quand on vit cette réalité là. Là-bas, l’homosexualité est un substitut à l’hétérosexualité. Moi je pense que ça ne développe pas les mêmes êtres, ils grandissent avec un certain handicap de l’amour.
C.R : Selon-vous, que signifie le dernier plan ?
N.A : Je pense qu’on peut le voir de deux façons. On peut avoir l’impression d’un recommencement avec ces explosions au loin qui ouvrent sur un autre cycle identique. Ou bien on peut voir ces enfants observer ce qui se passe à distance comme si ça ne les concernait pas tellement et quand ils courent derrière le ballon, s’arrêter au bord d’un précipice. Donc ce dernier plan n’est pas que pessimiste. C’est une façon de voir.
C.R : Est-ce que vous pensez qu’un cinéaste qui n’aurait pas choisi de parler du problème de l’intérieur aurait la même légitimité ?
N.A : Je pense que tout le monde a la légitimité de parler de tout. C’est surtout un problème de point de vue. Ils vont en parler avec un point de vue qui est le leur, un point de vue de l’extérieur. Et ce sera certainement très intéressant mais tout aussi certainement, très différent. Mais en tout cas ce dont je suis convaincu, si on n’arrive pas à s’emparer, nous cinéastes du Sud, de ce type de thématique qui n’est pas évident du tout et à en parler avec notre point de vue à nous, et bien d’autres vont le faire avec leur point de vue à eux. Quand je vois Le Royaume de Peter Berg, je me dis : « Bon sang, alors c’est comme ça qu’il voit le terrorisme ! ». Pourquoi pas ? Mais ça ne me passionne pas. Parce que je vis dans cet environnement, j’ai envie d’en parler avec ma vision à moi.
Interview réalisée par Patrick Van Langhenhoven