Le temps ne revient jamais en arrière. Il ne se fige pas comme notre mémoire, calée sur un souvenir qui l’obsède. Il file comme la rivière, de sa source, notre naissance, à la finalité, notre dernier souffle dans le couchant de notre vie, dans cette marche où se construisent, s’ébauchent nos amours, nos rencontres, nos désirs, nos possibles qui ne verront jamais le jour. Alix prend un train de Calais où elle joue Ibsen. Elle a rendez-vous, le temps d’un aller- retour rapide et fugace, pour un casting.
On lui demande d’interpréter une femme à moitié nue et désemparée, car sa porte d’entrée a claqué. Dans le train, elle croise un inconnu, une silhouette, un regard, un ailleurs prometteur, une autre vie. Puis dans la foule, le sens de l’existence reprend son rôle et l’emporte à son casting. Mais voilà le téléphone silencieux de celui avec qui elle partage sa vie. L’audace de pousser le pas et de sombrer dans l’inconnu, nous ne le saurons pas, chacun imaginera sa raison à la déraison. Peut-être comme Pascal le pense, le bonheur au présent ça n’existe pas. On le vit avant où après. Et si le bonheur c’était tout simplement ici et maintenant ? Alors, le hasard joue sa partition.
Elle retrouve cet homme croisé à l’improviste, que la vie lui jette dans les bras. Un jeu de regards, peu de mots, ces deux-là se sont déjà tout dit. C’est leurs cœurs, leurs corps qui composent une nouvelle partition, le temps d’un bonheur fugace. Après, oseront-ils pousser plus loin ce temps de l’aventure, construire des demain aux couleurs d’aujourd’hui ? C’est peut-être cette porte d’entrée qui claque sur sa vie. À elle de choisir de rester en dehors de l’aventure ou de rentrer.
Jérôme Bonnell choisit le chant des sentiments, la voix de l’âme dans une partition où l’histoire se joue, aussi bien sur ces deux paumés du cœur que dans le décor. Un homme et sa cage à oiseau, une petite fille caressant les doigts de sa mère, des amoureux se serrant la main, autant d’instants fugaces volés au temps qui passe pour nous assurer que le bonheur se joue ici et maintenant.
Pas avant, pas après, c’est autre chose. Alix est dans un moment suspendu de sa vie, un point de rupture ou un changement qui bouleversera tout. C’est peut-être cela le vrai enjeu du film, mais chut, nous ne pouvons rien dire. Jérôme Bonnell effleure les cordes de son instrument, tout en finesse, en délicatesse. Il suit les pas de cette femme dans des rues où la mélancolie effleure l’espace pour nous transporter dans un no man’s land, un entre-deux. Ces moments où deux êtres se cherchent, se testent, peut-être au bord du gouffre, de la rupture. J’aimerais tant que tu fasses le premier pas, dira le poète. La caméra slalome entre la contemplation, la perfection saisie comme des moments de bonheur cités plus haut, et la réalité, la mère au téléphone, l’engueulade avec la sœur, les certitudes des uns qui brisent la vie des autres.
Et cette silhouette, celle de Gabriel Byrne, mystérieuse et pleine de promesses, de l’assurance d’une île où rien ne pourra venir nous détruire. Elle, Emmanuelle Devos, se croyait roc et enfance, la voilà tout à coup devenue adulte, forgée par autre chose que nous ne pouvons nommer. Elle est encore une comédienne qui va de rôle en rôle, de casting en casting, sans vraiment une assise, une reconnaissance même. Autour de ce couple viennent des icebergs qui nous ramènent au temps qui passe, à la réalité du moment, cette discussion sur l’argent dans le café, la mort , l’enfance, l’amour, la famille, tout ce qui achève la partition de la vie.
Dans ce souffle d’une seconde, sur les ailes de l’éternité, c’est toute la vie que le spectateur traverse. Comme Alix, il lui reste le choix de rester dehors et d’affronter l’inconnu ou de pousser la porte et rentrer dans ses habitudes. Une certitude, Jérôme Bonnell est bien un réalisateur du temps présent.
Patrick Van Langhenhoven
Bonus : Interview de Jérôme Bonnell (13') - Interview de Gabriel Byrne (12') - Bande-annonce
Ciné Région : Est-ce que vous avez demandé à modifier quelque chose au scénario ?
Emmanuelle Devos : Non, je ne me souviens plus très bien mais je ne crois pas. On a un peu arrangé avec ma coach d’anglais quelques expressions qui étaient peut-être trop écrites. Mais non sinon on n’a rien arrangé. Jérôme Bonnel a beaucoup travaillé avant, c’est ça qui est agréable.
C.R : Comment s’est déroulé le choix de votre partenaire ?
E.D : Jérôme pensait à Gabriel Byrne depuis longtemps parce qu’il l’aimait comme acteur et il l’avait rencontré il y a près de 6 ans à l’occasion d’un festival, ils avaient un peu parlé et il est le premier à qui il a envoyé le scenario. Gabriel a répondu au bout d’une semaine, positivement. On était assez étonné que ca soit aussi rapide d’ailleurs. On cherchait à qui d’autre on aurait pu proposer le rôle, mais voilà, il n’y a pas eu besoin.
C.R : Et par rapport à vous, est-ce que ça ajoute une pression ou un charme ?
E.D : Alors la vraie pression que j’ai eue, c’est l’anglais. Je parle comme une patate et la seule chose qui me sauve c’est que je suis un bon perroquet et que j’ai eu une très bonne coach. J’ai travaillé peut-être un mois et demi avant le tournage, assez régulièrement. Je me mettais une grosse pression de parler en anglais face à Gabriel, c’est quelqu’un qui a une présence mystérieuse et sévère, j’avais un peu les pétoches avant le deuxième jour de tournage. C’était à la fois très bien aussi qu’il y ait cette espèce de distance avec lui, ça a apporté quelque chose. On a mis du temps à se connaître, exactement comme nos personnages. Il a une telle densité, un tel mystère que je l’appelais Rhett Butler. Il trimballe avec lui une sorte d’aura de romantisme noir anglais que j’adore et ça m’allait très bien.
C.R : D’un autre côté, les deux personnages s’attrapent tout de suite, ne serait-ce qu’avec le regard.
E.D : Oui. Au début, c’est juste deux personnes qui se regardent dans un train et puis ensuite, par on ne sait quelle pulsion, elle va à sa rencontre et lui va aussi à sa façon la rejoindre. C’est loin d’être une hystérique qui court après un mec comme on montre souvent dans les films. Ici c’est juste humain, romantique et romanesque.
C.R : Vous le voyez comment leur avenir à Alix et l’homme ?
E.D : Je ne crois pas qu’il lui écrira, c’est une parenthèse. Une parenthèse qui aura été une vraie révélation, qui lui aura donné le jus, la moelle pour démarrer une autre vie avec ou sans lui.
C.R : Votre personnage ne semble pas très ouvert et attentive à l’évolution de l’économie racontée dans un coin de bistro, vous partagez son sentiment ?
E.D : Expliqué comme ça, je ne sais pas qui serait capable de suivre. Ca en rajoute dans le fait qu’elle n’est vraiment pas concernée par ce genre de chose, pas embêtée par du matériel, ça c’est vraiment Jérôme. Il y a beaucoup de lui dans ce personnage.
C.R : La scène du casting, ça vous a rappelé des souvenirs ?
E.D : Oui et non. Ca peut effectivement se passer comme ça, passer un casting devant quelqu’un qui n’est pas très concerné. Je sais qu’en France, les castings ne sont pas tellement pris au sérieux alors qu’aux Etats-Unis c’est plus travaillé. Mais je me souviens notamment d’un casting où je devais faire semblant d’être dans une voiture, donc avoir ce geste ridicule de passer les vitesses, avoir une fille à côté de moi alors qu’il n’y avait personne et six chiens derrière qui faisaient un barouf pas possible. Je me souviens que je me sentais vraiment minable. Ce qui est très drôle dans cette histoire c’est qu’on a tourné cette scène de casting le tout premier jour de tournage et elle me terrorisait comme un vrai casting, je n’arrivai pas à apprendre mon texte. Juste avant, j’étais partie à Cannes, et j’ai travaillé mon texte dans une sublime chambre dans un grand hôtel et je m’amusais du contraste de la situation.