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affiche La religieuse

La religieuse

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Un film de Guillaume Nicloux,
Avec Pauline Etienne, Isabelle Huppert, Louise Bourgoin,

Genre : Drame psychologique
Durée : 1H54
France

En Bref

Nous sommes au XVIIIe siècle, avant que la révolution ne gronde et n’explose. Suzanne, une jeune fille, rentre dans les ordres, poussée par sa famille. (Ouverture)

La mise en scène semble académique, renforcée par une caméra épurée habituelle au réalisateur. Elle cache bien plus dans ses décors, ses symboliques, les couleurs, les espaces. Elle joue avec  la lumière, les rayons de soleil fracassant les murs cloisonnés, se glissant par les fenêtres et les fentes. Elle dissimule une inspiration sur l’enfermement dans la première partie où le soleil se place souvent derrière les personnages. Il passe devant dans la seconde, dans le couvent de Madame, éclairant parfois les visages ou les habits.

Nous remarquerons que la première partie semble plus centrée sur l’idée du couvent prison ou au sein de la famille où la jeune fille n’a pas la parole. Une très belle scène marque cette punition de la naissance, sa mère lui avoue un lourd secret, une des raisons pour laquelle elle ne peut intercéder dans son emprisonnement. A cette époque les familles ne pouvaient pas assurer la dot de toutes leurs filles. C’est ainsi que certaines se retrouvaient dans les ordres.

 Dans cette première partie, Diderot explore la notion d’un destin qui n’est pas écrit, mais imposé par les lois de l’héritage et de la naissance. En écho, le monde extérieur semble lui répondre la réclusion de la foi au nom de Dieu. Pour la première mère supérieure, Dieu n’est pas un engagement forcé, mais un choix volontaire. Elle remettra en cause cette idée sous le questionnement de Suzanne.


La seconde sœur, Christine, ne conçoit pas le refus d’une jeune péronnelle. Une fois le choix de Dieu fait volontairement ou non, nul ne peut s’en échapper. Par ses brimades et punitions,  la mise au ban, elle souhaite éveiller la conscience de Suzanne à l’esprit de Dieu. Elle représente ce courant dévot jusqu’au boutiste, l’inquisition n’est pas très loin.

Madame, magnifiquement interprétée par Isabelle Huppert, tout en finesse, représente la voie de Port Royal, des jansénistes, des Jésuites plus ouverts. Pour eux, Dieu se trouve au cœur de l’homme. Il demeure à chacun de le trouver, il est aussi dans la beauté de l’art. La musique, le chant, la lecture appartiennent à la quête de la voie, elles permettent de trouver l’éveil, le cœur de Dieu.

Dans la première partie, la lumière reste voilée, plus sombre, nous sommes au cœur des ténèbres. Des éléments divers, grilles, murs, font obstacle à celle de l’extérieur, et à Dieu peut-être. « Dieu est lumière et le diable, ténèbres » dit le dicton. Dans la seconde partie au contraire, les nonnes s’ouvrent à l’extérieur, sortent hors les murs. Elles circulent dans l’espace lumineux. Le jour éclabousse les scènes. Madame est à la fois remplie de foi et d’amour, au sens physique. Le récit aborde alors une thématique risquée pour l’époque qui entre en résonnance avec la nôtre, l’homosexualité féminine. C’est un sujet plus que tabou, objet de tous les fantasmes.

Isabelle Huppert compose une partition tout en finesse. Pour exemple, la scène où elle déclare sa flamme, où elle tente de passer à l’acte. Le spectateur ne s’interroge pas sur le sexe des personnages, mais c’est l’amour avec un grand A, qui se retrouve transcendé. Elle passe par les deux extrêmes, la souffrance  en première partie et la volupté en seconde. Nous noterons aussi qu’à travers ce texte qui sera finalisé en 1790, un an après le début de la révolution, Diderot nous interpelle sur les sentiments, la foi, l'amour, la soumission, la révolte, l'engagement, l’esclavage, la libération de la femme, le poids de la famille. Le monastère, lieu clos, est aussi celui où le monde extérieur trouve une résonnance. Il pose la question du retrait du monde. Nous ne pouvons être complètement coupés de celui-ci, nous dit l’auteur.

Il examine aussi les idées de l’époque qui donneront naissance à la Révolution, à la fois avec l’austérité de la première partie, l’Ancien Régime et l’ouverture d’esprit, les idées de la Révolution dans la seconde. Suzanne nous donne la réponse, prenons notre destin en main. C’est-ce que tentera de faire la Révolution française. Ce qui me frappe en dernier lieu, c’est que tous ces questionnements demeurent encore, pour certains, d’actualité. Vous l’avez deviné, La Religieuse est un film qui nous passionne justement par cette réflexion qu’il porte et nous apporte.

Patrick Van Langhenhoven

Support vidéo : Format 16/9 compatible 4/3, Format cinéma respecté 1.85, Format DVD-9,
Langues Audio : Français Dolby Digital 2.0, Français Dolby Digital 5.1
Sous-titres :
Edition : France Television Distribution

Bonus : Journal de bord (14')  - Bande-annonce

Ciné Région : Dans la majorité de vos films précédents, il y avait des allusions à la religion.

 Guillaume Nicloux : Oui c’est-à-dire que mes quatre long-métrages avant Le Poulpe, qui est celui le plus connu, étaient dans des genres bien plus expérimentaux sur un fenêtre de connaissance plus réduite. Alors le rapport à la religion, j’ai eu des tentations religieuses pas du tout contrariées, c’était une volonté très pure de ma part d’avoir cette relation privilégiée avec Dieu. Ce fil a été totalement rompu à la découverte simultanément de la sexualité, d’un certain style musical, d’une boulimie littéraire et cinéphile et voilà, le plaisir et l’intensité que j’ai trouvés dans ces différentes nourritures ont complètement annihilé mes prétentions de séminariste.

C.R : Mais est-ce qu’il vous reste encore la foi et la spiritualité ?

 G.N : Oui alors c’est très difficile à expliquer la spiritualité mais en tout cas il y a une forme de panthéisme qui est de croire en ce qui nous entoure. La croyance est toute autour de nous, c’est ce qui nous permet de penser qu’il y a en effet quelque chose de plus important que nous même.

C.R : Pauline, qu’est-ce qui a résonné en vous lorsque Guillaume vous a proposé le rôle de Suzanne ?

 Pauline Etienne : Quand je lis un scénario ou que je pense à un personnage, je ne pense pas du tout à la résonnance que ca peut avoir dans la société actuelle. Je me concentre surtout sur les émotions, je n’intellectualise pas du tout le personnage. En tournage, je vis au jour le jour ce que le personnage vit au jour le jour. Et c’est seulement après, lorsque le film sort que je peux réfléchir au message profond. Mais en lisant le scénario, pas du tout, je ne me suis pas posé de questions.

C.R : Lorsque vous avez procédé au casting pour le rôle de Suzanne, est-ce que vous aviez en tête une comédienne ou un trait de caractère, un physique, un détail ? Et qu’est-ce qui vous a décidé finalement à choisir Pauline ?

 G.N : Il fallait quelqu’un qui puisse à la fois incarner la pureté, l’innocence et quelqu’un capable de vivre sa propre révolte afin de sortir grandi de toutes ces épreuves. Donc il fallait en plus qu’il y ait en elle toute la ressource suffisante pour aller au-delà de ce qu’elle affiche physiquement. Après pour le choix, je ne fais pas de casting, ni d’essai, ni de lecture, donc la seule chose qui compte c’est la rencontre humaine, le reste n’a pas d’importance. J’aurais pu voir Pauline dans un rôle qui ne me raconte rien, qui ne m’inspire par, ça n’aurait rien changé. Là en l’occurrence, je ne connaissais pas Pauline, je ne l’avais pas vu jouer, donc c’est vraiment notre rencontre, c’est vraiment elle qui m’a séduit et qui m’a convaincu que c’était la jeune actrice qui va pouvoir s’emparer de ce personnage et le révéler.

C.R : C’est la même chose pour les autres acteurs ?

 G.N : Oui enfin, Isabelle Huppert fait partie de ma culture cinéphilique au même titre que Françoise Lebrun. Mais pour leur attribuer le rôle, ça s’est bien fait à l’instinct.

C.R : Pour l’écriture du film, vous n’avait pas été tenté de vous isoler complètement ?

 G.N : Vous savez j’ai l’impression de l’être déjà dans la vie courante alors.. Ce que je veux dire par là c’est qu’entre votre propre pensée, ce que vous parvenez à dire et ce que l’autre comprend, on a déjà trois niveaux de lecture. Et puis parfois ce sentiment solitude est quelque chose qui vous nourrit, qui vous permet d’être seul avec vous même. Ca peut être très intense surtout dans des situations intimes et c’est dans ces moments qu’il y a une résonnance avec les événements, avec les autres qui vous permettent de révéler des choses ou de confronter des idées. C’est un état qui peut être extrêmement traumatisant mais toujours je trouve libérateur si on veut bien lâcher prise.

C.R : L’envie d’adapter La Religieuse de Diderot est récente, dans l’air du temps, ou alors c’est un projet que vous aviez depuis un certain temps ?

 G.N : Depuis pas mal de temps, c’est un projet qui m’a vraiment marqué durant l’enfance et donc il a fallu que les décennies passent pour que j’arrive à révéler et finalement à gommer cette fausse image anticléricale pour aller au cœur même du sujet qui est l’ode à la liberté.