La charrue éventre la terre sèche comme sur le seuil des enfers où brule le feu de la damnation. Une femme, deux mules perdues dans l’infini, sans arbres, sans un coin de verdure où se poser après le labeur. Mary Bee Cuddy, aux portes des territoires inconnus, arrache sa parcelle de paradis, son semblant d’espoir, son rêve d’un bonheur à venir. Comment un rien, la perte du bétail, d'un être cher, peut conduire à la folie dans ce bout de misère où arracher un avenir, un rêve. Elle espère un mari pour occuper la petite maison dans la prairie, mais personne ne veut de cette mégère. Au bord du monde, ils sont un petit groupe autour de leur pasteur, bien décidé à construire le nouvel Eldorado. Les hommes ne négligent pas leur peine, ni leurs épouses. Souvent la folie, comme un vent sauvage, envahit les cœurs de ces pauvres créatures, trop d’enfants, trop d’espoirs morts dans la poussière où les cendres s’effacent comme les souvenirs.
Trop de corps jeté aux animaux sauvages et aux éléments, une mère sans sépulture et le cœur éclaté se noie dans la démence. Trois femmes marquées au fer rouge de l’esprit qui s’effiloche et ne tient plus. Vous pensez que c’est le prix à payer pour les plus faibles, détrompez-vous, fort ou fragile, la main de Dieu frappe où elle le souhaite. Des bouts d'espoirs des morceaux de ville en devenir arrachent leur paradis à l'enfer de la plaine vide comme le cœur perdu de ces malheureuses. Mary Bee Cuddy se porte volontaire pour ramener de l’autre côté du Missouri là où l’herbe est encore tendre et les arbres pleurent les fleurs de la belle saison. Elle sauve George Briggs, un mécréant, voleur, profiteur. Contre quelques dollars il la soutiendra dans cette longue route à travers la plaine. « Le voyage sera long et dangereux. Vous ferez trois types de rencontres. Ceux qui ne veulent pas voir de fous, les vagabonds qui voudront vous violer et les Indiens qui vous tueront. » George oublie la nature sauvage dans ce monde où aucun rocher ne permet de s’abriter jusqu'à la frontière du fleuve. Il oublie la peur, la solitude, le chant des ténèbres qui peu à peu frappe à la citadelle de votre âme pour la broyer dans le néant. Peut-on construire un avenir quand chaque jour ne sait pas s'il verra poindre le soleil du matin. Quand le rêve devient impossible, quand l'enfer intérieur reste la dernière demeure, que faut-il faire ? Même Dieu ne sert plus de réconfort.Demain tout cela sera oublié, rien ne restera, que la vie qui continue recommence comme avant, comme avant.
Tommy Lee Jones s’inscrit de nouveau dans une relecture du western crépusculaire, en brisant le mythe de La conquête de l’ouest réalisé par John Ford, Henry Hathaway, George Marshall. Certains historiens du western s’accordent même à dire que L’homme qui tua Liberty Valance marque le début du western crépusculaire. Déjà dans Trois enterrements, dans la lignée du renouveau initié par Clint Eastwood avec Impitoyable, et depuis de nombreux autres westerns tentent de toucher la réalité, loin du manichéisme des débuts. L’histoire joue la carte de la démythification, revenir plus à une autre forme celui du western existentiel comme Gold. Nous retrouvons les obsessions du réalisateur, la route du retour, la mort et les paysages arides du Nebraska après ceux du Texas. Il prend pour base le roman de Glendon Swarthout dont le titre, un néologisme, pourrait être traduit par "Le rapatrieur". Nous retrouvons les mêmes thématiques dans un autre des ses romans sous un angle différent, Une gâchette devenu Le dernier des géants par Don Siegel, les deux ouvrages sont disponibles chez Gallmeister. Le film plante d’abord le décor dans la tradition des pionniers, grands espaces et petite musique dans l'esprit d'un envol vers un monde à défricher. Le paysage ressemble à la difficulté de vivre sur cette terre où rien ne masque l’horizon. Tout est à l’horizontale, le chariot poussé péniblement pour enfanter la terre, les maisons posées sur le sol en équilibre précaire, comme les vies des colons. Il joue sans cesse entre les lignes horizontales et verticales, peut-être une symbolique du vivant et de la mort. La frontière aussi est un point important, celle de la nature, tracée par les hommes, entre la vie et la mort et celle de l’esprit. Les personnages passent de l’une à l’autre avant de finir par épouser leur condition définitive. Il montre la dure vie des colons, loin de la petite maison dans la prairie, il faut tenir debout dans le vent de la colère pour que l’homme impose son destin à celle-ci.
C’est le temps des défricheurs, des pionniers qui repoussent le monde en payant le prix fort. À la fin du récit, Briggs, dernier survivant d’un monde qui s’efface, brûlera l’hôtel perdu en pleine nature où des piquets tracent une ville imaginaire à venir. Geste inutile, moment de folie il finit par reprendre la barge pour traverser le fleuve et retourner au pays des fantômes, condamné à disparaître à jamais. C’est sans doute la signification de la dernière scène, une pierre tombale s’enfuit dans les remous du fleuve. Un nom que l’on oubliera bien vite, celui d'un rêve qui voulait un mari pour partager un avenir. Briggs danse et chante saoul pour se noyer dans ce moment qu’il n'a pu saisir. Est-ce que chaque voyage est une transformation, une métamorphose ? Briggs est un homme profiteur, escroc, vagabond ne tenant pas en place, toujours en fuite dans un monde où il ne trouve pas sa place. Mary Bee Cuddy abandonne les arbres de New York et sa sœur pour conquérir un nouvel espace et installer son paradis au bord du monde. C’est une femme cultivée qui ne se laisse pas faire, tout est bien ordonné dans sa maison et sa vie. Elle marque l’avenir de ce pays, trop en avance par rapport à Briggs qui est le dernier des soudards et sacripants. Il représente le temps révolu, fantôme que le vent emporte pour le noyer dans l’horizon. Il vole une peau de bison sur une tombe indienne pour survivre au froid, pragmatique, il ne respecte rien.Elle enterre les restes d'une enfant tuée par les Indiens au risque de se perdre dans le blizzard.
Elle comprendra qu’elle arrive trop tôt, que trop de choses la marquent au fer rouge, la rongent de l’intérieur, la brisent au vent de l’espérance. Dans cette idée de la frontière, ils ne sont tous les deux sur la ligne entre un monde à venir et un autre devenu un souvenir. La folie c’est aussi cela, l’oubli d’un monde pour se laisser emporter par sa colère, sa douleur si grande qu’elle devient tempête et vous disperse. La bonne surprise vient d’Hilary Swank impeccable dans le rôle de Mary Bee Cuddy, elle lui donne toute la profondeur qu’elle mérite entre désespoir et tendresse. La première scène où elle sort sa nappe, reproduction d’un clavier de piano est magnifique. Dommage que les trois autres femmes ne soient pas plus approfondies, le film se concentre sur tout sur le couple des « rapatrieurs ». Dans ce chemin de douleur où la miséricorde semble absente, c’est la nature qui gagne en recueillant les restes des vivants et des morts.
Patrick Van Langhenhoven