Grigris passe son temps entre des petits boulots et le rêve de tournoyer sur la piste de danse comme Travolta dans La fièvre du samedi soir. Malgré une jambe handicapée, aussi sec que l’herbe de la savane, il arrive à faire son trou dans un monde où survivre reste le lot de chaque jour. Pourtant, la scoumoune pointe son museau, son oncle gravement malade force notre brave garçon à remettre en cause ses rêves d’avenir. Pour payer les frais de l’opération, il n’hésite pas à pactiser avec le diable. Alors que l’amour lui ouvrait les bras avec cette jeune femme croisée un soir de danse où la piste et la tête tournent comme le carillon accroché à la maison. Mimi survit en se livrant à la prostitution, mais Grigris s’en fout il est amoureux et le reste ne compte pas. En rejoignant des trafiquants d’essence des types qui ne rigolent pas- notre ami risque gros. L’avenir de Mimi et Grigris semble compromis, la fuite en avant au cœur de la brousse ne résoudra pas le problème. Quand le diable veut votre âme, il est capable de vous retrouver même en enfer.
Mahamat Saleh Haroun , après Un homme qui crie et Daratt, montre des personnages souvent pris dans un engrenage qui les forcent à agir d’une certaine façon et pas d’une autre. C’est un peu le cas de Grigris. Poussé par l’infortune, il ne peut entreprendre qu’une fuite en avant vers le cœur de l’Afrique, la terre des origines. En effet lui et Mimi finiront dans le village de cette dernière où elle est accueillie à bras ouverts, sans réprimande pour ses erreurs. Grigris peut se voir comme une métaphore du Tchad, de l’Afrique amputée qui trouvera dans la force de ses origines et le cœur des gens simples le moyen de s’en sortir. C’est aussi le parcours d’un jeune garçon rejeté par son handicap qui trouve d’abord sa place comme danseur. Sur la piste tous oublient cette jambe morte, ébahis sous les contorsions du danseur magicien. Au-delà du rêve des sunlights, il imagine une vie ordinaire simple avec cette femme blessée par la vie. Mimi ne se prostitue pas par envie, mais bien par besoin. Elle n’a pas d’autre choix et tout comme elle agit sur son compagnon, ce dernier agit en retour sur elle. C’est donc bien le voyage initiatique sans grigris, ni magie, juste le vent et la vie qui file sur le pays où le soleil éclabousse les paysages.
La réalisation ressemble au cinéma africain d’aujourd’hui, proche du documentaire dans son envie de saisir les protagonistes dans la beauté du vivant. On ne triche pas. La caméra est souvent contemplative, prenant le temps de saisir les lieux de la ville ou des paysages et d’en imprégner le récit. Elle se noie dans la rudesse des lumières de l’Afrique, pas d’éclairage rajouté, mais celle du jour éclatant. Le pays, Ndjaména, la capitale du Tchad deviennent un autre personnage, contraste entre la ville et ses lumières artificielles, sa beauté morte comme la jambe de Grigris, et la campagne simple et pure comme Mimi. C’est un film sur la perte des valeurs et la façon dont les personnages retrouveront le chemin du vrai. Un film simple, mais riche dans son contenu, énormément travaillé dans son scénario et sa réalisation, contrairement aux images d’Épinal. Sa rudesse, sa simplicité risquent parfois de rebuter certains. C’est un cinéma qui demande un certain effort du spectateur et une approche particulière, pour le savourer pleinement.
Patrick Van Langhenhoven
Bonus: Making of (24') Bande-annonce