Le café de César sur le port de Marseille ne résonne plus de sa joie habituelle et communicative. César a le cœur gros comme la voile qui se tend et éloigne les enfants dans les bras de l’aventure, les arrachant à ceux de leur père. Il rumine et tourne comme un lion en cage. Escartefigue, Panisse et l’instituteur sentent bien que le cœur n’y est plus, que la faute du fils ronge le père. Fanny sent en elle cette vie que lui a laissée Marius, en partant vivre son rêve. Elle sait, madone du sacrifice, que l’on ne retient pas les rêveurs. Elle sait peut-être, la petite, qu’une fois que le rêve les dévores, ils reviennent le cœur gros et éplorés. Pour l’instant, il faut éviter la honte et donner un père au petit. Honorine ne voit que le malheur et la honte s’abattre sur la maison.
La petite finira comme sa sœur Zoé, le cœur brisé par un marin espagnol. Un brave homme résout tous ses problèmes, il offre un nom, un avenir à ce petit être mugissant comme l’océan porté par le chant des goélands. Il offre un honneur à Fanny qui finit par l’épouser. Le monde redevient normal, les cœurs chantent le bonheur, Marius donne de ses nouvelles. La vie est comme le ciel et la Méditerranée bleue dans le port de Marseille où le clapotis des vagues berce les jours heureux. Et si Marius revenait, il apporterait la joie ou la tempête ?
Fanny aborde le thème de la filiation, celle du père et de la famille. Un père, est-ce celui qui donne la vie ou celui qui élève l’enfant lui permettant de se construire ? Nous sommes en 1932, il fallait oser poser ses questions, tout comme la place de la fille mère. L’autre thématique portée par Fanny représente l’amour éternel, sans limites. « Par pudeur elles ont fait semblant de mourir de maladie, mais c'était d'amour. Il ne peut pas y avoir deux garces dans la famille, Zoé a déjà pris la place ». Film laïque, Fanny porte en elle un discours qui nous ramène sans cesse au visage de la Madone, et du péché. Le poids de la faute, l’opprobre jeté sur la fille mère rejaillissant sur la famille ne sont pas acceptables. Alors que Marius, l’homme aussi fautif que la belle, court l’océan, insouciant. Elle assume seule la faute et agit en conséquence en sacrifiant toujours par amour ses propres rêves. Dans cette histoire où les hommes semblent détenir une certaine sagesse, la femme apparaît plus solide et plus moderne. Fanny en s’adressant à Panisse : « J'aurai tant de reconnaissance que je finirai peut-être par vous aimer».
On discute du sort de Fanny sans lui demander son avis. Fille sage avec le départ de Marius, se sachant enceinte, elle accepte les conditions de sa prison. Elle n’entre pas au couvent mais c’est tout comme. Comme souvent dans l’œuvre de Pagnol, la femme se retrouve immolée sur l’autel des conventions. Le film d’Auteuil, en choisissant dans le rôle d’Honorine Marie-Anne Chazel et en donnant à Fanny un aspect de Madone, nous interroge sur la position de la femme dans l’œuvre de Pagnol. C’est un sujet déjà esquissé dans son précédent film, La fille du puisatier. Il serait bon qu’un exégète se penche sur le thème. Nous parlions plus haut de l’amour éternel, Fanny voue son âme à Marius et celui-ci d’abord à l’océan et après à Fanny. Il existe donc des failles dans celui de Marius pour Fanny. Il rejoint la métaphore de la voile blanche ou noire de Tristan et Yseult. Il nous rappelle cet amour infini, avec la notion qu’il s’affranchit de la mort. Tout est contenu dans cette phrase qu’ils échangent : « Je n’aimerai que toi » dit Marius. « Je n’ai jamais aimé que toi » répond Fanny. Il lui dira plus loin, « J’avais perdu ta figure, mais elle n’avait jamais perdu la sienne ».
Dans ce second volet se joue la notion du père, comme peut-être celle de la mère dans Marius. Il renvoie à un autre aspect, celui de la morale et de l’honneur et de leur respect. César remettra Marius à sa place : « Il y a eu de tout dans la famille, des corsaires, des douaniers, des contrebandiers, des bistrotiers comme ton père mais il n'y a jamais eu de saligaud ». Cela sous-entend aussi la notion, comme nous l’évoquions dans Marius, d’assumer ses actes. Panisse a cette belle réplique « Il a du courage pour le sacrifice des autres ». Tout est non-dit comme souvent chez Pagnol, ce que met en évidence Auteuil. Une ceinture, une phrase, une lettre, un regard en disent plus long qu’un discours. L’importance du non-dit, de la phrase détournée, l’exemple le plus flagrant se trouve dans La femme du boulanger avec la scène de la chatte. Fanny touche à la notion du nom, l’importance de la filiation. Dans la dernière scène, la plus belle, Panisse est prêt à tout sacrifier sauf le nom. Nous pourrions évoquer la solitude des personnages de Pagnol. Il puise son inspiration dans le monde qui l’entoure. Avec Angèle (adapté d’un texte de Giono comme La femme du boulanger, d’une nouvelle) il se place comme un initiateur du néo-réalisme italien, diront certains critiques. Marius et Fanny se déroulant souvent à l’intérieur, il tourne en studio. Auteuil choisit par moments de sortir le spectateur sur le port, dans l’étrave d’un navire fendant l’eau, souvent dans des couleurs aux allures nostalgiques. En cela, il rejoint un autre point de Pagnol, le réalisme poétique, modernisé au goût du jour.
Nous le retrouvons dans les trois films de Daniel Auteuil, comme la présence de la nature, un des points communs de Pagnol et Giono. Daniel Auteuil nous livre donc un film à la fois moderne, mais respectant les influences de son mentor. Daniel Auteuil sculpte la langue, la couleur, la douleur des mots, qui vous fendent le cœur. Dans le premier film, c’était toute la gouaille, le soleil éclatant, avec Fanny nous touchons l’âme, les non-dits, les silences. Les scènes raclent les sentiments profonds, laminent les états d’âme et finissent par accoucher du bonheur. Nous laisserons le dernier mot à Yvan Audouar. Dans un article intitulé « Dramaturgie de Marcel Pagnol », il conclut par ces mots : « On n'impose jamais rien au public. Ou plutôt, on ne lui impose que ce qu'il attend... Mais il faut arriver à l'heure ». Daniel Auteuil arrive juste à point pour nous emporter de nouveau dans cette histoire aux aspects universels, qui même encore aujourd’hui trouve dans la réalité sa part de vérité.
Patrick VanLanghenhoven
Bonus Fanny :
L'avant-première de Marius et Fanny à Marseille (5') -Bande-annonce
Ciné Région : Peut-être parce que vous êtes acteur, vous avez réussi à faire un plateau qui fait le même film. Est-ce que vous pouvez nous dire comment vous avez fait ça ?
Daniel Auteuil : J'ai fait comme Pagnol, j'ai couché. Excusez-moi, je ne peux pas rester sérieux plus de 10 minutes !
C.R : Est-ce que vous avez fait confiance aux propositions de la directrice de casting ?
Daniel Auteuil : Vous savez, la directrice de casting propose, et comme à chaque fois, il y a beaucoup de candidatures qui correspondent aux critères physiques. Après il faut que le duo d'acteurs aille ensemble. J'ai fait les essais, Raphaël était un peu déstabilisé et ça m'a plu car ça a prouvé qu'il était un peu sensible.
C.R : Une des questions de la trilogie d'origine était la question de l'accent. Ici on ne le sent pas du tout, comment avez-vous fait ? Vous avez demandé à chacun de le faire comme il le sentait ?
Daniel Auteuil : Pagnol ne se joue qu'avec l'accent de Provence. J'avais vu à la Comédie Française un « Fanny » joué sans l'accent et c'était pathétique. C'est une chanson que l'on se doit de jouer, de plus, l'accent ce n'est rien, n'importe qui peut prendre l'accent. C'est parce que ce sont des immenses acteurs que l'on n’entend pas l'accent.
C.R : Dans le film, Panisse est énormément humanisé. Est-ce que c'est vous qui vouliez ça ou c'est l'acteur qui a apporté ça ?
Daniel Auteuil : C'est un échange, s’il est là, c'est qu'il m'a apporté ça. Bien entendu, présenter la trilogie aujourd'hui, c'est apporter un regard actuel donc forcément ce que l'on perd c'est le génie de Pagnol mais on retrouve l'histoire et les personnages. Et c'est ça que j'ai voulu.
C.R : J'aimerais demander à la jeune génération, à Raphaël et à Victoire comment on rentre dans l'univers de Pagnol ?
Raphaël Personnaz: En s'affranchissant de tous les exemples sacrés et figés et justement ça donne envie d'y aller, il y a presque quelque chose de subversif. Moi j'avais des souvenirs d'enfance évidemment et pour Pagnol surtout, parfois c'est l'école qui nous en dégoûte.
Victoire Belezy : Moi c'est pareil, j'ai découvert quand j'étais petite, mes grands-parents étaient fans, j'avais vu la trilogie. Je n'avais pas du tout cette notion de sacré. Je viens du théâtre et j'avais vraiment envie de me l’approprier. Je voyais ça comme un grand cadeau, ce rôle est riche et donc j'avais un grand terrain de jeu devant moi.
Raphael Personnaz : J'ai l'impression que nous, on est une génération très fébrile quant à interpréter des rôles qui ont déjà été joués et heureusement, Daniel était là pour nous guider.
C.R : Justement Victoire, vous qui abordez différentes tonalités de jeu dans les deux films, est-ce qu'il y a des choses qui ont été plus difficiles à jouer ?
Victoire Belezy : Oui bien sûr, les scènes légères ont été plus faciles que les scènes dramatiques. Cela demande beaucoup plus de concentration et en même temps, même les scènes où l'on me voit pleurer sont jubilatoires pour moi. Il y a des choses plus difficiles à jouer que d'autres mais c'est le challenge et plus on va loin de ses émotions, mieux c'est.
C.R : Daniel, c'était une soirée très spéciale pour vous hier, vous présentiez les 2 films. Vous pouvez nous dire ce qui se passait dans votre tête durant toute la soirée ?
Daniel Auteuil : J'étais tranquille car les films, ont les a faits avec rigueur, avec sincérité et avec honnêteté. Moi j'ai appris ça de Claude Sautet : on fait tout ce qu'on a pu, après c'est fait et cela ne nous appartient plus. Donc je regarde et je suis en même temps branché sur les gens pour voir comment ça marche.
C.R : Il y a des réactions qui vous ont surpris ?
Daniel Auteuil : Non. Si ce n'est les applaudissements de la fin.
C.R : A un moment donné, est-ce que vous avez songé à tourner les 3 en même temps ?
Daniel Auteuil : Non. Parce que si vous voulez, les deux c'était les mêmes décors et la même époque. Le troisième se passe vingt ans après, il y a une modernité et un vieillissement à réfléchir. − Votre scénario est prêt ? Daniel Auteuil : Oui, le scénario est prêt.
C.R : A Fanny, surtout dans le deuxième opus, on a l'impression que vous lui avez donné un côté madone un peu ?
Daniel Auteuil : Oui, c'est la part secrète du personnage.
C.R : Est-ce que vous avez envisagé les deux films comme distincts ou comme un seul ?
Daniel Auteuil : Peut-être que dans le deuxième film, comme je suis acteur, il y a un peu plus ma présence physique. Mais je ne me rends pas compte, j'ai du mal à vous dire.
C.R : Il y a deux personnages qui apparaissent plus complexes que dans les versions précédentes, notamment le personnage d'Honorine et celui joué par Darroussin.
Daniel Auteuil : C'est la force des acteurs, ce sont des acteurs qui rêvaient de jouer ces personnages là. Marie-Anne Chazel : C'est parce que Daniel nous a amenés aussi dans des extrêmes. C'est dans l'écriture, c'est dans les mots, ça existe, mais Daniel m'a vraiment poussée à y aller.
Interview réalisée par Patrick Van Langhenhoven, retranscrite et mise en forme par Sarah Lehu, corrigée par Françoise Poul