C’est dans la cabane au fond des bois, quelques rondins et beaucoup de verdure qu’une fois pour toutes, Mia se débarrassera de ses démons. La drogue hante ses jours et ses nuits. Elle pourrit ses relations avec les autres et la transforme en une ombre, zombie errant dans la chambre ou dans son esprit. Elle compte sur son frère David, sa petite amie, et Olivia et Éric, un autre couple d’amis. Ils ignorent qu’autrefois la bicoque paisible a connu des jours d’horreur et que sa cave a recélé un étrange autel et un livre maudit. Pendant que le manque ravage ses entrailles, percute son esprit de mille feux de douleur, la petite troupe exhume de la cave un livre et des sacrifices à une créature oubliée des hommes. Eric, inconscient, éveille en lisant quelques passages à voix haute, les remous d’un autre monde où l’homme n’est plus le maître. La maison dans les bois devient le temple d’étranges manifestations qui ne laisseront personne debout ni indemne. La créature revenue du fond des abymes ne souhaite qu’une chose, plonger le monde dans l’emprise des ténèbres et soulever l’armée des ombres. Désormais il n’existe plus qu’un seul cri, qu’une seule solution, refermer les portes de l’enfer, mais à quel prix !
Fede Alvarez relève le défi avec intelligence et nous propose une montée en puissance de l’horreur. Nous pouvons aussi la voir comme un voyage au pays de l’épouvante. Nous pourrions presque croire à une histoire du genre avec d’abord un jeu sur l’ambiance, l’atmosphère comme aurait dit une célèbre actrice française. Les débuts du fantastique s’appuyaient surtout sur le jeu du noir et blanc et des situations en clair-obscur. Je me souviens encore de ma première découverte, La main du diable, avec cette main sans corps courant sur le piano.
Le réalisateur installe d’abord une séquence d’ouverture assez violente, se coupant définitivement de l’original par cet épilogue au pourquoi du livre. Ensuite, comme dans tout bon film qui se respecte, il installe l’ambiance de ces jeunes réunis pour transformer la vie de l’un d’entre eux. Il existe toujours l’idée d’une retraite pour retrouver quelque chose de perdu, le sens de la vie, le goût d’écrire, une femme, etc. Dans un second temps, avec la découverte du lieu de sacrifice, nous entrons dans un film de sorcières, de démons. Fede Alvarez s’empare alors du genre, le triture, corps rampant sur le sol, cris et visions d’horreur, comme la cave où pendent des corps de chats, indescriptible. Le film aborde une seconde partie par ses visions du cinéma d’horreur, sa relation aux légendes, aux terroirs, vampires, loups-garous, créatures mythiques, et les bonnes vieilles sorcières. Dans la troisième, la tension monte, les corps explosent, se tordent, se découpent, exultent leur rage de vivre et de nourrir le mal.
Nous entrons dans la grande vague du cinéma d’horreur, Massacre à la tronçonneuse en tête, le sang gicle, éclabousse les murs et le sol. Il finit enfin en apothéose dans le gore le plus trash, loin de celui de Peter Jackson avec Bad Taste, gore comique. Nous sommes dans le gore violent, sanglant des séries B et Z dont je ne me souviens même plus des noms, où les Italiens excellaient, tels que Lucio Fulci L'Au-delà, Ruggero Deodato Cannibal Holocaust, etc. Nous reprendrons à notre compte cette idée que le gore des films d'horreur «est une manifestation parmi tant d'autres de la violence ambiante, tant dans la fiction que dans la vraie vie ». Elle donnera naissance aux « torture movie » comme Saw et Hostel. Ainsi, l’amateur de cinéma fantastique imagine faire un voyage dans l’histoire du genre à travers la progression cauchemardesque. Non content de ce regard historique, Fede Alvarez, n’oublie pas sa référence de base, le film de Sam Raimi. En fond, le fan retrouvera des clins d’œil, des regards en coin à son mentor, tout en modernisant sa version. La symbolique d’un voyage d’Orphée aux enfers n’est pas non plus absente, elle s’achève par ce soleil perçant les frondaisons de la forêt comme au sortir du monde souterrain. Alors que Sam Raimi s’amusait de l’horreur, cinq jeunes partis zoner dans la cabane au fond des bois, Fede Alvarez joue la carte du sérieux et prend à contre-pied son original. Cette fois, il s’agit d’une chose sérieuse, libérer de l’addiction l’une d’entre eux.
L’addiction à la drogue, aux films d’horreur, à un monde qui part en vrille, tout est possible. S’ajoute à la trame une relation frère-sœur conflictuelle, épaississant un peu les personnages. Nous sommes loin de l’image des jeunes partis faire la bringue, fumer de l’herbe qui fait rire et s’envoyer en l’air, le nez dans les étoiles. Le monde change. Aujourd’hui il n’est plus à vivre tous à poil dans la maison bleue, mais à survivre et on le voit dès le départ avec justement cette scène où apparaît la notion filiale, de famille. C’est quoi une famille ? Qu'est-ce qui me lie à ma sœur ? Ma fille ? Jusqu’où suis-je capable d’aller pour vaincre le mal ? Chacun trouvera l’analyse qu’il imagine. La séquence d’ouverture annonce aussi que nous sommes ailleurs et en terrain connu. Evil Dead pourrait presque se regarder comme une autre vision, un autre regard dans le prisme de la folie créée par le démon. C’est la force de ce jeune réalisateur prometteur, nous faire oublier un moment que c’est un remake. Il touche parfois, grâce à la photo d’Aaron Morton, à la nostalgie, aux images que notre esprit conserve dans notre mémoire vacillante, couleurs et gestes identiques à son modèle. Nous retrouvons la même impression dans la caméra du réalisateur, mouvements tordus, angles improbables, gestes et mouvements vifs. La question que nous nous posons, au final, comme son prédécesseur marque-t-il une borne, un hier et un après ? Pour finir, il reste une piste à creuser, l’auto mutilation des personnages.
Patrick Van Langhenhoven
Bonus: Le tournage (7'26") La renaissance (9'49") Une expérience difficile (8'12") Le Livre des Morts (5'06") Moi, Mia (9'13") L'avant-première parisienne : Masterclass avec le réalisateur Fede Alvarez (10'32")
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