“On se souvient du monstre, pas de l’homme. Sauf que parfois, le monstre, c’est l’homme”
C’est Igor, le valet, associé de Frankenstein qui nous raconte cette tentative pour briser les portes de la mort et donner la vie. C’est dans un cirque, au cœur des monstres, que Victor découvre un pauvre bossu sans nom aux mains du patron de la piste. Il arrache la créature difforme et ramenée au rang de moins que rien à ses tortionnaires pour lui donner une nouvelle vie. C’est sa première créature à l’esprit vif, mais au corps torturé, difforme, qu’il transforme en un jeune homme au nom d’Igor.
Il trouve plus qu’un valet, un associé, pour mener à bien son projet le plus fou, créer la vie. Il rêve de redonner à la vile matière des cadavres putrides l’essence divine du vivant. Les deux hommes se complètent. Frankenstein est plus un technicien savant fou fabriquant de drôles de machines où l’électricité joue l’étincelle de vie. Igor connaît le corps humain, la chirurgie apprise au cœur des livres, son refuge dans l’enfer du cirque avec son amour pour la petite équilibriste. Il ressuscite un chimpanzé mangé par les mouches et les vers, monstre de foire aux allures de zombie. Celui-ci leur échappe et sème le désordre au sein de l’école de médecine.
Ce désastre a le mérite d’attirer l’attention d’un Lord fortuné qui leur offre de financer leurs recherches. Cette fois, Igor refuse de suivre son ami dans sa folie, la vie est l’oeuvre de Dieu comme le dit Roderick le flic de Scotland Yard à leurs trousses. Le reste est l’œuvre du diable et de la folie humaine. Igor, dans un dernier sursaut, tente de ramener à la raison celui qui, d’une certaine façon, l’accoucha une deuxième fois. Il n’est pas certain qu’il réussisse là où la démence semble avoir fait son nid.
C’est d’abord le décor, le choix d’inscrire cette nouvelle version dans l’univers Steampunk avec un personnage absent du roman, mais que le cinéma immortalisa, Igor, le valet bossu. C’est un Londres de Jack l’éventreur, de l’époque victorienne ressemblant étrangement à la série Penny Dreadful où l’on retrouve un Frankenstein plus poétique. Le Docteur Frankenstein s’inspire pas mal de cette série télé et de Sherlock Holmes pour son inspecteur du Yard. Paul McGuigan a tourné plusieurs épisodes de la série Sherlock, ceci explique peut-être cela. Sur une histoire assez simple, le film explore des pistes qui ne sont pas inintéressantes et se rattrape sur son ambiance. Nous découvrons trois renaissances, une première, celle d’Igor condamné à vivre retranché dans un cirque comme un monstre de foire. Il nous rappelle qu’à l’époque, les cirques recherchaient les êtres difformes qu’ils achetaient à prix d’or.
On trouvait même des femmes agissant sur leur grossesse pour accoucher de monstres. Igor représente la facilité à juger sur les apparences, sans jamais chercher le cœur de l’homme. Victor découvre un être doué pour la médecine et la chirurgie. Il y voit aussi un moyen de combler ses lacunes pour mener à bien ses recherches. Très vite cette folle quête lie les deux hommes dans un rapport complexe entre amitié et soumission. Le film repose avant tout sur les personnages, prenant des points de vue différents sur la thématique de la création. Le flic, Roderick, se place du côté de la religion, la vie est l’oeuvre de Dieu et le reste, celle du diable.
Il se retrouve à lutter contre Frankenstein dans une scène finale dans l’esprit série B. Victor représente ces nouvelles technologies pleines de promesses, l’électricité, la foudre animant le vivant créé par l’homme devenu dieu. Ce qui l’intéresse, c’est transcender la mort plus que la gloire scientifique ou vaincre la mort, racheter une faute ancienne. Il est dommage que cet aspect de la mort de son frère ne soit pas plus exploité, dans le roman c’est la mère qui meurt. N’oublions pas que c’est bien vaincre la mort le premier des objectifs du livre. Igor regarde cette expérience du point de vue du scientifique, du médecin. Enfin Finnegan peut- être inspiré du Dorian Gray de Penny Dreadful imagine déjà l’eugénisme et ses armées d’hommes dominés à ses ordres.
Nous regrettons que cet aspect ne soit pas non plus développé. C’est le défaut du film, ouvrir des pistes, lancer des idées et ne jamais les approfondir. De la même manière, l’histoire d’amour entre Igor et la petite équilibriste méritait plus. Elle partait sur des allures de La Belle et la Bête. Nous sentons bien que la grande thématique est la domination de l’homme et sa liberté, l’abîme de la mort face à l’infini de la vie. L’amour, la mort, le vivant, le nécrosé, le pouvoir courent tout au long du récit sans jamais trouver leur pleine mesure. Igor, les créatures de Frankenstein, la folie de Finnegan, y renvoient sans cesse. De la même façon, le pouvoir des nouvelles technologies, l’électricité, l’idée que demain la mort ne serait plus qu’un rêve, un oubli. Cette série B passe à côté d’un film plus marquant en évitant de répondre aux questions qu’elle soulève.
Patrick Van Langhenhoven
Bonus:
Titre original : Victor Frankenstein
• Réalisation : Paul McGuigan
• Scénario : Max Landis, d'après Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley
• Direction artistique : Eve Stewart
• Musique : Craig Armstrong
• Décors : Grant Armstrong
• Costumes : Jany Temime
• Montage : Andrew Hulme
• Photographie : Fabian Wagner
• Production : John Davis
• Sociétés de production : Davis Entertainment et 20th Century Fox
• Société de distribution : 20th Century Fox
• Pays d’origine : États-Unis
• Langue originale : anglais
• Format : couleur
• Genre : Fantastique, drame, aventure, horreur
• Dates de sortie : 25 novembre 2015 Tous publics avec avertissement
Distribution
• James McAvoy : Victor Frankenstein
• Daniel Radcliffe : Igor
• Jessica Brown Findlay : Lorelei
• Andrew Scott : Roderick Turpin
• Mark Gatiss : Dettweiler
• Freddie Fox : Finnegan
• Bronson Webb : Rafferty
• Guillaume Delaunay : La créature