Vingt-cinq années se sont écoulées, vingt-cinq longues années pendant lesquelles Michael Keaton a eu vraisemblablement du mal à retirer sa cape de Batman, ce super-héros complexe et rongé par le passé que Tim Burton lui avait donné la chance d'interpréter malgré les nombreuses réticences du tout Hollywood.
Succès, reconnaissance planétaire et quelques rôles plus loin, on l'a déjà oublié lorsqu'il revient à la fin des années 90 et joue Ray Nicolette dans Jackie Brown (Q.Tarantino). Une nouvelle fois on salue sa performance et on regrette de ne pas le voir plus souvent aux côtés de ce type de réalisateurs...
Et le voilà, en 2015 dans Birdman, sous les traits d'une ancienne star de blockbuster déchue et quelque peu perturbée mentalement. Riggan Thompson (Michael Keaton) débarque à Broadway quatre années après avoir refusé de jouer dans le 4ème opus de Birdman, cette saga de super-héros qui a fait son succès.
Rongé par les doutes et par la peur d'échouer, il a pourtant l'espoir de regagner les faveurs du public et des critiques en adaptant une pièce de théâtre ayant pour thème l'amour et ses affres. Son but ultime ? Montrer au tout Broadway qu'il est un réel artiste et se débarrasser enfin de son alter-ego encombrant : Birdman.
Alejandro González Iñárritu affectionne les récits éclatés, la profusion des personnages et porte toujours une grande attention à la mise en scène. Pourtant, son dernier film Biutiful était beaucoup plus intimiste, centré sur le repentir d'un père face à une mort proche.
Birdman retentit alors comme le parfait mélange des différentes influences d'Iñárritu : on y retrouve une galerie de personnages hauts en couleurs qui tour à tour nous attendrissent et nous agacent mais contrairement à Babel ou 21 grammes ils sont ici réunis dans un seul décor, un seul plan (ou presque) confrontés à eux-mêmes dans ce petit théâtre de Broadway où se joue une tragédie humaine...celle de Riggan Thompson.
Les thèmes de la transmission et de la paternité qui jalonnent l'ensemble de l'oeuvre d'Iñárritu y sont bel et bien présents sous les traits des grands yeux bleus de Sam (Emma Stone) la fille de Riggan. Junkie en repentir elle reste très terre à terre et elle est la seule à comprendre réellement Riggan, les autres personnages n'étant que des pastiches des différentes facettes du milieu du spectacle.
Au cœur de ce petit théâtre, ces différents personnages vont alors se croiser, s'engueuler, s'aimer, le tout dans des situations rocambolesques portées par des dialogues cinglants et pourtant criants de réalisme.
Les croisements s'opèrent grâce aux habiles mouvements de caméra orchestrés par Iñárritu.
Rappelant le procédé utilisé par Hitchcock dans La corde (les effets numériques en plus...) les prouesses de mise en scène trouvent néanmoins leurs justifications dans la note très théâtrale du scénario.
Nous suivons la trajectoire de Riggan, passant de l'ombre à la lumière, découvrant qui il est au travers de ses trois soirées. Trois soirées où s'entrechoquent les différents égos des acteurs, les mensonges du producteur et la méchanceté gratuite d'une critique réputée, se délectant déjà du probable échec de l'entreprise de Riggan.
On reproche d'habitude au réalisateur le foisonnement des sujets de ses films aux différentes trames narratives, qualifié souvent de prétentieuse sa mise en scène est mise à mal et, lorsqu'il a réalisé le modeste et touchant Biutiful, beaucoup ont trouvé l'entreprise ennuyeuse.
Finalement, Birdman est la parfaite réponse que pouvait faire le réalisateur à ses détracteurs... un film drôle et à la fois cynique sur Hollywood et le milieu artistique en général qui utilise ses acteurs comme du papier toilette. Ce star-system qui refuse de voir le talent là où il est et ne sait décidément pas ce qu'il veut (blockbuster ou film d'auteur ?), ne laissant aucune place à d'autres propositions. Or c'est bien une audacieuse proposition que réalise avec brio Iñárritu à travers ce long plan séquence : en trois nuits (actes) il nous montre l'illumination progressive de Riggan, sa mort et sa renaissance tout en mélangeant différents genres : le fantastique, la comédie, le drame...avec une habilité rare.
Parfois excessif, comme le milieu qu'il décrit, le film est grandement porté par la musique d'Antonio Sanchez qui nous donne l'impression d'être au cœur des événements et de ce joyeux bordel, disons-le, que semble être la pièce de théâtre.
D'autres avant lui ont eu à cœur de décrire les affres d'Hollywood et du star-system, Billy Wilder en 1950 dans son brillant Boulevard du Crépuscule, plus récemment l'étrange Cronenberg avec Maps to the stars... mais le sujet interpelle et questionne toujours.
Certes un peu caricatural, peu sympathique avec les personnages secondaires (Edward Norton et Naomie Watts en première ligne) qui restent peu exploités, Birdman a le mérite d'être une proposition esthétique forte et offre à Michael Keaton l'occasion de montrer une nouvelle fois qu'il est un acteur sincèrement talentueux.
Finalement, nous public, masse assoiffée de spectaculaire, trouverons toujours quelque chose à redire sur les propositions artistiques des autres, toujours à la recherche du faux-pas... laissons alors le buzz décider du statut de chef d'oeuvre ou d'arnaque du nouveau film de Alejandro González Iñárritu .
Sarah Lehu
Bonus:
Coulisses du film (33')
Galerie photos sur le plateau de tournage