Bébé tigre, c’est Many, un jeune Sikh sans papiers venu du Pendjab pour trouver à Paris la terre promise. À peine débarqué de l’avion, il se retrouve entre les mains des passeurs charognards prêts exploiter ces proies faciles. Sa famille espère un retour sur investissement de l’argent. Une bonne fée semble veiller un temps sur lui, le passeur pris de scrupules le dépose à l’aide sociale. Avec son statut de mineur, il se retrouve placé dans une famille d’accueil, pas d’argent, mais l’assurance de profiter du système éducatif. Le bébé tigre grandit et pendant deux ans, avec acharnement, progresse dans le cycle scolaire, s’entoure de copains et envisage même de suivre un cursus long d’ingénieur.
La vie et son pays se chargent de le rattraper. Sur l’insistance des siens il doit ramener de l’argent. Conscient du sacrifice, le pauvre Many n’échappe pas à son devoir et se lance dans des trafics de plus en plus inavouables avec le passeur du début. Il continue ses études, entame une relation sérieuse avec une camarde de lycée et glisse sur la pente du mal. Le bébé tigre finit par se retrouver entre deux opportunités, dénoncer son ami truand et continuer ses cours ou se fondre dans la foule des sans-papiers, sans espoir de retour. Ressembler à son mentor ou s’émanciper, briser les barrières et s’échapper de l’enclos, trahir sa famille, il est de temps de choisir quel adulte il souhaite devenir.
Le premier long métrage de Cyprien Vial marque par sa maturité et sa prise en main d’une thématique déjà traitée par ailleurs, mais à laquelle il cherche à donner un autre souffle. Sans bousculer les codes ou révolutionner le film sur l’émigration, il montre sa capacité à porter un sujet et à lui donner une atmosphère et un style s’inscrivant dans le nouveau cinéma français. Caméra à l’épaule, lumière naturelle, plans subjectifs, le genre louvoie entre la fiction et le documentaire dans sa volonté de toucher à la réalité, La loi du marché de Stéphane Brizé dans l’idéal à atteindre. C’est Bande de filles Céline Sciamma, Party Girl de Marie Amachoukeli et Claire Burger, Samuel Theis, Le dernier coup de marteau Alix Delaporte, Les combattants Thomas Cailley, et de nombreux autres.
Nous noterons que Céline Sciamma et sa coréalisatrice apportent leur aide au projet. Le film commence comme une chronique de la vie ordinaire d’un mineur en situation irrégulière et recueilli par les services sociaux. Nous suivons le parcours d’insertion dans une communauté qui n’est pas la sienne. Many comprend que l’école est une chance à saisir dans son rêve d’intégrer une école d’ingénieur. Le film déroule les situations de confrontation, d’apprentissage de la vie, propres à tout adolescent, conflits avec la famille d’accueil, la volonté de s’en sortir malgré les difficultés d’une langue et d’une société différentes, le premier amour…
Il reste accroché à ses racines, le temple où il se rend régulièrement est le dernier lien avec son pays. C’est aussi par lui qu’il bascule dans un autre genre, le film noir, de gangsters, poussé par sa famille à ramener de l’argent, rappelé au sacrifice des siens. Il ne possède plus d’autre horizon que de flirter au début avec l’illégalité. Les deux genres s’interpellent pour mieux nous montrer les deux faces de Janus, la promesse du bonheur et de l’autre l’argent facile, mais aussi la pression, l’emballement de plus en plus fort dans la voie du mal. La nécessité devient sa perte, et il finit devant un choix crucial, celui de basculer complètement ou reprendre sa vie en main. C’est la confrontation avec des mineurs comme lui qui finiront dans le circuit, exploités par les passeurs.
La boucle est bouclée. Nous retrouvons la situation de départ, mais cette fois le choix lui appartient. Many comprend que l’on ne peut mener deux vies à la fois, il faut trancher. Derrière tout cela se cache une troisième thématique, celle du passage de l’adolescence à l’âge adulte. Au début c’est un enchainement de circonstances. Many ne possède pas vraiment le choix. A la fin, confronté à l’ultime décision, il tue au figuré le père et s’émancipe pour devenir à son tour un homme. Bébé tigre marque l’arrivée d’un jeune réalisateur à suivre qui avec le temps pourrait bien nous surprendre.
Patrick Van Langhenhoven
Bonus :
Entretien avec le réalisateur Cyprien Vial
Scènes coupées
Court métrage : "Madame" avec Nicole Garcia et Johan Libéreau (2008,
26')