Notre histoire commence dans les tavernes enfumées sur les ports de nos désillusions où le romancier en mal d’un chef d’œuvre tardant à venir quête l’impossible histoire. Herman Melville tente sa chance auprès d’un vieil homme rongé par un naufrage où la frontière entre dieu et le diable fut franchie. La mémoire n’a pas besoin d’être aiguisée pour le pauvre Thomas Nickerson, le drame est ancré dans son cœur qui saigne. Quelques billets et une bonne rasade de whisky, une femme qui comprend que le brouillard qui ronge le cœur de son homme doit trouver l’expiation. Alors quand le vent se calme, que l’océan frappe la falaise ou le quai de bois, la parole devient libération. Tout commence par un terrien devenu marin qui, de campagne en campagne, montre son savoir-faire avec une promesse.
Encore une fois, c’est un fils de la bonne société qui lui ravit le commandement de l’Essex. Il ne sera que le Second avec la promesse reconduite que valent les mots, la parole n’a plus d’honneur, le papier la remplace. Deux façons de commander, de diriger des hommes rudes, deux visions du monde s’entrechoquent sur le pont et dans les ramures du navire. George Pollard appartient à la nouvelle classe des nantis. Fils de l’armateur, il ne peut être que capitaine. Les hommes ne représentent que le moyen d’atteindre son objectif et ses ambitions. Racailles sans cœur, venus des bas-fonds du monde, c’est d’une poigne de fer qu’il les dirige.
Owen Chase a grandi sur le pont des navires, côtoyé ces âmes blessées qui cherchent dans l’aventure la rédemption et l’argent pour échapper à la misère. Sur un autre navire, le Bounty, il porterait la révolte. Pour le jeune mousse Thomas Nickerson, c’est l’heure de la première traversée, de l’apprentissage, de la découverte d’un monde rude. Les autres protagonistes prennent leur place de seconds couteaux dans le drame qui se joue en sourdine. La campagne s’annonce sous de bons auspices, Poséidon veille sur l’équipage et la destinée de l’Essex. Pollard confronte son équipage à une tempête pour forger son caractère, au risque de perdre le navire.
L’ambiance commence à tourner au vinaigre, une promesse d’un Eden de cachalots et baleines à foison calme les tempéraments belliqueux. L’équipage découvre avec joie cette source inépuisable. Ils n’ont juste pas tenu compte de la légende qui devient réalité, Moby Dick le cachalot blanc, King Kong des mers qui veille sur son peuple. Sa colère gronde, il disperse les barcasses comme des fétus de paille et se lance sur la piste du navire en fuite. C’est un combat entre l’homme et la nature. Qui sortira vainqueur de cet affrontement ? Quelle pénitence attend les survivants de cette Apocalypse ? Au-dessus des hommes il existe de sombres desseins qui leur échappent.
Ron Howard oscille entre un cinéma maitrisé comme Da Vinci Code ou inspiré comme Rush, Backdcraft, Apollo 13, entre le savoir-faire où se déploie tout son talent de conteur nourri au cinéma d’autrefois, du pur divertissement. Dans l’autre il imprime une marque plus personnelle, dans un cinéma populaire et grand public. Nous retrouvons un mélange des deux, dans cette réécriture du mythe de Moby Dick s’inspirant de la vraie histoire sublimée par Melville. A la base existe le roman In the Heart of the Sea de Nathaniel Philbrick, inspiré des mésaventures réelles de l’Essex. Il fait naufrage le 20 novembre 1820 au milieu de l'océan Pacifique à la suite d'une attaque par un grand cachalot. Les naufragés dérivent pendant dix-huit semaines à bord de trois petites baleinières et se livrent à des actes de cannibalisme. Sur cette trame où se joue toute l’histoire de l’humanité, Ron Howard applique tout son savoir-faire à l’aventure maritime, plans larges et inserts pour booster le navire, donner l’impression au spectateur d’être un des marins de cette aventure.
Il suit les codes du film de marins, le capitaine obtus venu de la haute, le second plus humain, la scène d’engueulade entre les deux, la réconciliation. De la même façon, dans la seconde partie virant au film fantastique de survivants, il remplit le cahier des charges avec talent, sans innover. Nous regrettons que toutes les séquences de Moby Dick ne soient pas plus exploitées et échappent à l’inspiration. Il rate le plus important d’après nous, même s’il nous offre une belle séquence de plongée à l’intérieur d’un cachalot. C’est le rite d’initiation pour le petit mousse, pénétrer dans l’antre nauséabond de la nature mortifère. Là où nous retrouvons le réalisateur inspiré, c’est dans la confrontation entre le capitaine et le second. Deux hommes pétris du même orgueil s’affrontent, deux sociétés, celle des bourgeois nantis et celle des pauvres bougres s’élevant en prouvant à chaque étape leur savoir-faire.
Nous sommes en 1820, il est encore possible de grimper dans la société par son courage et son savoir-faire. Pollard annonce le retour des classes, même s’il rappelle à son cousin que sa naissance ne lui donne pas tous les droits. Ces deux êtres confrontés au pire des tourments, le cannibalisme, réagissent chacun à leur façon. L’un tire au sort celui qui sera mangé, Pollard, l’autre préfère prendre le dernier cadavre. Déjà le mensonge s’insinue dans ce monde pour éviter toute mauvaise presse. Les armateurs parleront de naufrage. C’est la fin de la nature et de l’homme dans une harmonie où chacun connaît sa place, ce que reprend Thoreau quelques années plus tard. C’est le début de l’industrialisation et de notre époque moderne qui conduit à la crise par ce péché d’orgueil où tout lui est dû. L’homme pense que les ressources sont inépuisables et bonnes à prendre, l’argent devient roi et efface de plus en plus la place de l’humain. Ron Howard loupe un des aspects du roman de Moby Dick, celui de l’humanité face à la nature. Il retrouve sa veine inspirée sur l’humanité oscillant entre ange et démon, le dépassement de soi face aux obstacles, et la réconciliation face aux épreuves communes. C’est donc bien l’homme son champ d’exploration, le reste n’en est que le décor.
Patrick Van Langhenhoven
Bonus:
"Chase et Pollard : un homme de moyens et un homme de courage" (7')
Titre original : In The Heart of the Sea
Titre français : Au cœur de l'océan
Titre de travail : Heart of the Sea
Réalisation : Ron Howard
Scénario : Charles Leavitt, d'après une histoire de Rick Jaffa, Peter Morgan et Amanda Silver d'après La Véritable Histoire de Moby Dick : le naufrage de l'Essex qui inspira Herman Melville (In the Heart of the Sea) de Nathaniel Philbrick
Direction artistique : Niall Moroney
Décors : Niall Moroney
Costumes : Julian Day
Montage : Daniel P. Hanley et Mike Hill
Musique : Roque Baños
Photographie : Anthony Dod Mantle
Production : Brian Grazer, Marshall Herskovitz, Joe Roth et Paula Weinstein
Sociétés de production : Imagine Entertainment, Warner Bros., Village Roadshow Pictures, Cott Productions, Enelmar Productions, Roth Films, Spring Creek Productions, Sur-Film
Société de distribution : États-Unis Warner Bros.
Pays d’origine : États-Unis
Langue originale : anglais
Format : couleur
Genre : drame, aventure, action
Durée : 121 minutes
Dates de sortie1 : 9 décembre 20152
Distribution
L'équipage de l'Essex
Chris Hemsworth (VF : Adrien Antoine) : le second capitaine Owen Chase
Cillian Murphy (VF : Rémi Bichet) : le lieutenant Matthew Joy
Benjamin Walker : le capitaine George Pollard
Tom Holland (VF : Gabriel Bismuth-Bienaimé) : le mousse Thomas Nickerson (14 ans)
Brendan Gleeson (VF : Patrick Bethune) : Thomas Nickerson (adulte)
Joseph Mawle (VF : Loïc Houdré) : Benjamin Lawrence
Frank Dillane : Owen Coffin
Jamie Sives : Isaac Cole
Paul Anderson : Thomas Chappell
Gary Beadle : William Bond
Osy Ikhile : Richard Peterson
Edward Ashley : Barzillai Ray
Morgan Chetcuti : Isaiah Sheppard
Nick Tabone : Seth Weeks
Luca Tosi : William Wright
Autres personnages significatifs
Ben Whishaw (VF : Yoann Sover) : Herman Melville
Charlotte Riley (VF : Olivia Luccioni) : Peggy
Michelle Fairley (VF : Véronique Augereau) : Mme Nickerson
Donald Sumpter : Paul Macy
Jordi Mollà : le capitaine du vaisseau de secours espagno