Le 5 novembre 2009 Toni Musulin, un taiseux, disparaît des écrans, en dérobant 11.6 millions d’euros. Est-ce un Robin des bois, le nouveau Spaggiari ou un malin qui entube la société et son employeur ? Il purge toujours sa peine et sans doute en rigole encore. Nous suivons la longue descente vers l’ultime chaos d’un mec ne décrochant pas un mot. Il se réfugie ou se transforme en silence, en amoureux des bagnoles de luxe. Convoyeur de fonds, il se passionne juste pour les arts martiaux, sa Ferrari et la montagne, aussi silencieuse que lui. Chaque jour, Toni Musulin se rend à son travail, consciencieux. Il ne manque même pas une minute, s’embarque dans son fourgon avec son seul pote dans la cambuse. Il sillonne l’asphalte pour transporter des masses de fric d’un point A à un point B.
Nous suivrons donc ses maigres relations avec ses collègues, sa sympathie pour Arnaud, son collègue et sa femme Marion, patronne d’un clandé où les braves gens chantés par Léo Ferré viennent grailler le midi. De rares escapades à Monte-Carlo et en montagne tracent le portrait d’un homme sans une parole de plus, un ordinaire, ni bon ni mauvais, aux rêves gardés secrets et à la vie sans relief qui, un jour, explose. Qu'est-ce qui transforme Toni Musulin en braqueur à la Spaggiari sans haine ni violence ? Est-ce que c’est ce monde qui finit par l’engloutir avec ses envies de palaces et de belles voitures ? Est-ce que c’est les minutes régulièrement volées par son patron sur son salaire qui finissent par devenir des heures au bout de dix ans ? Est-ce un cri intérieur que personne ne perçoit ? Nous ne le saurons sans doute jamais. Toujours en prison, il garde bien son secret.
11.6 nous prouve que les films adaptés de fait divers ne sont pas toujours matière à cinéma. Philippe Godeau, bien servi par son acteur principal François Cluzet dans le rôle d’un grand muet, semble peiner à la tâche. Le film se teinte de grisaille comme la vie d’un type qui n’a rien à dire. Ni révolutionnaire comme Spaggiari, ni braqueur de haut vol comme le gang des Lyonnais ou les potes morfaloux de mon ami Alphonse Boudard, c’est un homme de silence insignifiant, sans relief. Il manque au film comme au personnage du coffre, de la profondeur, de quoi creuser pour bâtir un personnage de cinéma. Toni Musulin nous ressemble trop, sans histoire, sans rien d’exceptionnel, si ce n’est ce fameux jour. La pluie, le ton gris du ciel plombant l’univers du silencieux ne rehaussent pas la narration qui finit vite par tourner en rond comme un taulard en zonzon. Philippe Godeau finit par nous livrer un bon téléfilm du samedi, soigné, comme pour son premier opus déjà avec Cluzet Le dernier pour la route.
Ce qui devient acceptable à la télé, au cinéma ne passe pas, Margot et Robert veulent du ventru, du rentre-dedans, un point de vue, une opinion et un brin de fiction, d’imaginaire, de romancé. Le réalisateur ne prend pas parti et ne donne pas un sens, un regard à cette histoire déjà plate en elle-même. Il la filme de haut, ne prend même pas ses personnages secondaires à témoin son unique ami, sa femme, la guide de montagne, son cousin. Ce dernier est l’unique à dire « Toni, c’est un type qui veut gagner ». Défilent les excuses banales, frustration sociale (arnaque sur la paie), amour des billets verts (les belles voitures et les palaces), amourettes d’un soir (scènes de boite et passion de la montagne). Voulait-il défier la loi, le faux mur et la pièce que trouveront les flics, pied de nez ironique ? Héros ou salaud, ni l’un ni l’autre, juste un mec ordinaire qui un jour en a assez, allez savoir pourquoi et se trisse avec l’argent de la banque. Je pencherais pour un type sans histoire qui, un jour, l’a mis profond au système, il reste toujours plus de deux millions jamais retrouvés. Le vrai Toni Musulin jure qu’il ignore où ils sont. Son employeur, la Loomis, lui demande une somme de 270 000 euros de dommages et intérêts qu’elle ne verra jamais. Il prend soin de se faire voler sa Ferrari, arnaque à l’assurance, et de vider tous ses comptes avant son ultime coup. Conclusion, 11.6 est un film qui manque d’un vrai point de vue, de relief et de suffisamment de hargne pour nous emporter. Il nous laisse, comme son héros, faire le tour de la cour de prison sans regarder en l’air si les nuages nous racontent des rêves d’évasion.
Patrick Van Langhenhoven
Bonus : "Le mystère Musulin" : entretien avec Christophe Cottet-Bretonnier (avocat de Toni Musulin) et Philipphe Godeau (26') Bandes-annonces