Ici Bas

Croyante depuis l'enfance, Soeur Luce voit sa dévotion mise à mal lorsqu'elle est appelée au chevet d'un homme blessé lors d'affrontements avec des soldats allemands. Martial est un aumônier qui a perdu la foi depuis qu'il s'est lancé dans la Résistance. Elle se passionne immédiatement pour cet homme et guette avec fièvre chacune de leurs retrouvailles. Mais lui n'est pas prêt à vivre un tel amour. Se sentant trahie, la jeune femme va commettre un acte irréparable...
Ici-bas... Le titre et l'affiche sont trompeurs. Ceux qui s'attendaient à voir le portrait d'une sainte, comme le récent Je m'appelle Bernadette de Jean Sagols seront surpris par une oeuvre autrement plus complexe qui entremêle de façon passionnante les rapports entre le sacré et l'humain. En soignant cet autre représentant de Dieu, Soeur Luce se détache de son lien fusionnel avec cette force supérieure pour descendre ici-bas, attirée par un être de chair et de sang. Le coup de foudre est mutuel mais piégés par une vie de retrait et par la violence de la guerre, ils sont incapables de vivre sereinement cette relation. Ce qui commençait comme une histoire de désir impossible entre deux personnes d'église va glisser vers la tragédie de la Grande Histoire.

En 1943 en Picardie, Soeur Philomène a dénoncé des résistants du maquis par dépit amoureux et trente-cinq d'entre eux furent assiégés puis exécutés. Après Les Blessures Assassines qui revenait sur les meurtres commis par les soeurs Papin, le réalisateur Jean-Pierre Denis adapte à nouveau un drame historique. Sa mise en scène est constamment dans la retenue et évite les effets grandiloquents. Les grandes séquences signifiantes et les reconstitutions trop propres nous sont heureusement épargnées. Pour évoquer ce drame terrible, il privilégie la sobriété à l'image mais ne délaisse pas pour autant la force des sentiments d'un couple maudit par les circonstances. Sans éluder le combat contre l'envahisseur, c'est à leur combat intérieur qu'il s'intéresse.
L'interprétation de Eric Caravaca et Céline Sallette en amants malheureux emportent avec ferveur. La comédienne maintient le doute entre la dévotion et la folie, entre l'amour et la haine et ancre son jeu dans un réalisme qui permet de s'identifier à ses questionnements. Elle impose une nouvelle fois une présence intense après d'autres films aussi troublants que Meurtrières de Patrick Grandperret ou L'Appolonide de Bertrand Bonello pour lequel elle est nommée au César du meilleur espoir cette année. Son partenaire est bien plus fragile dans la peau de cet homme perdu dans une époque trop violente pour lui. Leurs échanges permettent de croire à cette rencontre née d'une crise morale partagée mais pas identique. Alors qu'elle vit dans une dévotion aveugle, lui affronte la réalité et s'investit concrètement pour ses contemporains. Elle s'échappe parfois trop loin et son ardeur lui fait oublier la mesure indispensable. L'émotion qui naît leur doit beaucoup, comme dans bien d'autres films où ils sont apparus, par leur capacité à souligner les tourments de leurs personnages sans en rajouter dans l'excès.

En chef de groupe de résistants, François Loriquet se retrouve une fois de plus plongé en pleine seconde guerre mondiale après Un Village Français, la série de France 3 où il interprète un maître d'école engagé et fait preuve ici de la même aisance à passer de la douceur à la fermeté. La musique de Michel Portal est magnifique, comme toujours, et accompagne discrètement les tourments de ce couple. Le rôle des institutions religieuses est lui aussi évoqué, notamment à travers les interventions de l'évêque engagé lui aussi, et interprété par Jacques Spiesser.
Le force du récit de Jean-Pierre Denis est de susciter de façon originale l'empathie pour cette amoureuse déçue malgré les conséquences terribles de ses actions. Pas de jugement inutile, elle n'est pas un monstre mais une femme qui sacrifie la raison à son dépit amoureux, en des temps qui ne permettent pas le pardon pour de tels actes. Le carton final glace, et le réalisateur choisit de ne pas filmer la scène mais de l'évoquer comme un simple rappel final. Le parti-pris est osé mais courageux, afin de ne pas rejeter trop vite le comportement de celle qui a vécu un échec amoureux au mauvais endroit et au mauvais moment. Une oeuvre originale, de facture apparemment classique mais qui confirme le talent trop rare d'un cinéaste qui n'a tourné que six longs-métrages en trente ans et qui n'a jamais déçu.
Pascal Le Duff


