Cheval de guerre
Le cheval court dans la nuit éclairée par les tirs d’artillerie. Il trace une ligne entre les deux tranchées au bout de l’enfer au cœur du No Man's Land. Dans le territoire perdu, éperdu, il traîne dans sa fuite, des morceaux de barbelés et des parcelles de barricades. Elles finissent par l’enliser dans la boue du pays d’Hadès. Tout avait commencé par un jeune homme et un jeune poulain, la passion d’un garçon pour un cheval, devenu plus qu’un animal, un ami. La guerre arrive avec sa cohorte de désillusions, de privations et de séparations, comme ces femmes agitant leurs dentelles sur les quais de gare. Il rejoint la guerre dans une charge de cavalerie inutile, dernier sabre au clair d’un temps révolu. Le jeune garçon s’engage à son tour au nom de la liberté et de l’honneur. Cheval d’espoir pour deux jeunes Allemands déserteurs, tout juste bon à crever pour trainer l’artillerie de l’ennemi, renouveau pour une jeune fille, il finit prisonnier des barbelés bon pour l’abattoir.

Le jeune garçon suit le même parcours du courage au désespoir, il en perdra la vue. Il ne reste que le son d’un hennissement. Il ne reste que la voix d’un aveugle pour que peut-être le conte s’achève sans écueil.
Steven Spielberg nous livre une fois de plus un film magnifique. Nous retrouvons tous ses thèmes, ses inspirations dans ce récit. C’est le conte en début et fin de l’histoire, la guerre, et l’initiation dans sa partie centrale. Entre ET, et Il faut sauver le Soldat Ryan, en passant par Empire du Soleil, Rencontre du troisième type, c’est tout le savoir-faire acquis au long des années qui s’exprime. Il donne un nouveau souffle au roman de Michael Morpurgo qui se transforme en une longue interrogation humaniste, brillante.

Adapté du roman de Michael Morpurgo, Cheval de guerre, raconte la quête initiatique d’un jeune garçon et d’un cheval, thème récurrent du romancier. Nous le retrouverons aussi dans Seul sur la mer immense. Ces deux titres et d’autres de l’auteur sont disponibles chez Gallimard Jeunesse. Spielberg s’inspire de la trame du récit pour la transcender et nous livrer une réflexion qui rassemblerait tous les questionnements du réalisateur. Le film commence à la façon d’un conte, un pauvre paysan et son jeune garçon sauvés par le courage de l’enfant et du cheval. Il s’achève de la même façon dans une image flamboyante, couleur rouge, sang et or d’un soleil s’éclipsant sur l’horizon. Un couple s’enlace comme sur le tableau L’Angélus, un cavalier arrive à l’horizon comme dans les westerns de John Ford. Le récit se pare du merveilleux pour nous entrainer dans un monde où tout est possible.
Entre ces deux fragments, un film différent s’étale, images-chocs comme seul sait nous en livrer Spielberg, inspiré, la charge d’une cavalerie sabre au clair dans l’esprit de la fleur au fusil. Elle s’achève dans le fracas des canons, cette guerre commence déjà par nous dire qu’elle n’appartient pas au passé, mais à l’avenir et sa technologie. Deuxième image, ces canons d’acier, géants, presque dans l’idée du conte des Ogres de métal, gueules béantes que tirent les chevaux jusqu'à l’épuisement. Pauvres créatures, esclaves du pharaon, nous imaginons cette vision des Dix Commandements de Cecil B De Mille, le peuple de La liste de Schindler tirant les pierres du tombeau de pharaon. La dernière, Spielberg, nous confirme notre impression, d’une métaphore de cette guerre qui démarre dans l’enthousiasme, s’enlise et finit par un constat horrifique. Cette vision du cheval courant entre les deux tranchées, trainant comme dans la description du début des barbelés, s’achève dans une vision de L’enfer de Dante.

C’est le réalisateur-choc, d’Empire du Soleil, de Il faut sauver le Soldat Ryan avec son ultra réalisme dans le débarquement, cette métaphore résume le film en une séquence. Pour libérer le cheval, les deux camps devront s’entraider, et nous retrouvons l’humanisme de ET, Rencontre du troisième Type, Always, etc. L’avant-dernière séquence prend toute sa force en s’ancrant dans celle d’avant et la suivante. Chez un autre elle apparaitrait presque naïve. Elle relie comme la vente du cheval au début la partie du conte à celle de la guerre, le « Il était une fois une leçon de vie » principe du conte qu’une leçon de mort n’aura pas réussi à étouffer.
Patrick Van Langhenhoven
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