Albert Nobbs

http://www.cine-region.fr-avril-2012
Genre:
Drame psychologique
Pays:
Royaume-Uni
Durée:
1H57
Réalisateur:
Rodrigo Garcia,
Acteurs:
Glenn Close, Mia Wasikowska , Aaron Johnson

 

Dans l'Irlande puritaine du XIXe siècle, Albert Nobbs travaille depuis plus de trente ans comme majordome dans un hôtel de qualité modeste. Il fait bien son travail, aucun reproche ne lui est fait. Albert reste à l'écart de ses collègues, sans se les mettre à dos non plus. Toujours dans la retenue, son comportement est irréprochable. Son seul rêve : ouvrir un commerce de tabac avec les économies qu'il a caché dans le sol de sa chambre à l'étage. L'arrivée d'un jeune homme malhonnête, d'une jeune fille qui suscite leur intérêt à tous deux et son amitié naissante avec quelqu'un qui partage son secret vont bouleverser le quotidien déjà compliqué d'Albert. Car Albert n'est pas tout à fait un homme...

 

 

Ce projet est né voilà déjà trente ans lorsque Glenn Close a joué ce même personnage au théâtre dans une pièce écrite et mise en scène par Simone Benmussa, La Vie Singulière d'Albert Nobbs. Depuis près de quinze ans, elle essaie de monter ce projet au cinéma et après quelques essais infructueux, elle est enfin venue à bout de cette quête pour faire partager son enthousiasme. Co-auteur du scénario, avec l'écrivain John Banville et Gabriella Prekop, et avec l'intervention du cinéaste Istvan Szabo, un temps destiné à réaliser ce film, elle en est surtout l'interprète principale. Pas de mystère, on sait qui est Glenn Close, donc il est évident dès sa première apparition qu'il s'agit bien de la comédienne.

Cet artifice de voir des comédiennes grimées en hommes qui ne sont jamais identifiées comme telles par les autres personnages n'est pas forcément facile à accepter pour des spectateurs aguerris, en dehors d'une scène de théâtre. Pourtant grâce au talent conjugué de Glenn Close et de sa partenaire Janet McTeer, l'émotion prend peu à peu ses droits sur la performance d'actrice. Le maquillage transforme les deux femmes en hommes de façon suffisamment convaincante, même si personne de s'étonne de leur pomme d'Adam absente. Malgré ce masque presque mortuaire, leurs interprétations subtiles permettent de transcender ces réserves qui existaient a priori. La première est angoissée et la seconde, d'apparence plus tranquille mais la peur de finir dans la misère les réunit, deux femmes contraintes de jouer un jeu dangereux qui les prive d'une totale liberté. Albert Nobbs, qui peine à sortir de la peau de cet homme qu'elle n'est pas mais qui est devenu sa deuxième peau, se révèle au contact de cette amie improbable. Elle peut être pour la première fois depuis des décennies se comporter comme une femme et ressent que le bonheur est possible malgré l'obligation du secret, lorsqu'elle réalise que son amie a réussi à se marier avec une autre femme, sans lui mentir.

 

La question de l'homosexualité n'est pas abordée frontalement mais n'est pas éludée. Liaison confortable pour la façade publique ou réel élan amoureux, si la certitude existe dans le couple formé par Janet McTeer et Bronagh Gallagher, l'intérêt que porte Glenn Close à la jeune Mia Wasikowska n'est pas aussi net. Victime de sa naïveté et d'un espoir presque enfantin d'ouvrir une petite échoppe de tabac, Albert Nobbs va être victime de son envie tardive de mettre fin à sa solitude. Mais si l'on craint pour elle une escroquerie strictement pécuniaire, le scénario surprend avec une fin autrement dramatique, et la tragédie trouve son issue dans son obsession morbide du secret.
 

 

Si Rodrigo Garcia avait précédemment réalisé l'ampoulé Mother and Child, qui souffrait d'un excès mélodramatique, il reste ici sur la réserve et se met au service d'un scénario émouvant qui évite tout sentimentalisme. Il retranscrit une atmosphère guindée avec beaux décors et costumes, mais évite l'académisme que l'on pouvait craindre. Les deux comédiennes ont très justement été nommées pour les Oscars de la meilleure actrice et du meilleur second rôle féminin pour ce film et on ne peut espérer que cet honneur leur permettra d'apparaître plus régulièrement au cinéma. Après une décennie éclatante dans les années 80 qui lui avait permis de recueillir 5 nominations aux Oscars en 7 ans à peine, Glenn Close s'était en effet faite plus rare dans des projets marquants. Grâce aux séries The Shield et Damages, elle est revenue au premier plan et cette popularité a certainement été un facteur décisif dans l'existence de ce projet qui l'inscrit dans la continuité d'un personnage comme celui créé par Anthony Hopkins dans Les Vestiges du Jour de James Ivory. Janet McTeer avait été remarquée aux débuts des années 2000 avec le film Libres comme le vent [ Tumbleweeds ] mais n'avait pas réellement transformé l'essai depuis. Leur expérience en commun semble s'être bien passée puisqu'elle sera présente dans un prochain épisode de Damages. On peut regretter l'absence de nominations pour la belle adaptation ou pour la chanson du générique, également co-écrite par Glenn Close, avec la complicité de l'irlandaise Sinnead O'Connor et du compositeur Brian Byrne. Par contre, le travail sur le maquillage a été retenu et reste la meilleure chance pour ce film de ne pas rentrer bredouille.

Le reste de la distribution est de qualité avec notamment Brendan Gleeson en médecin compréhensif mais apparemment aveugle, Jonathan Rhys-Meyers en noble décadent et deux comédiens dans des rôles effacés, même si leur importance est majeure dans la narration. Malgré leur vedettariat naissant, Aaron Johnson en jeune employé de maison coureur de jupon ( Joe ) et malhonnête et Mia Wasikowska en bonne tombée enceinte et abandonnée ( Helen ) se mettent au service d'une histoire qui mêle avec une réussite égale les dimensions humaines et sociales. Pauline Collins, directrice de la modeste auberge est terrifiante de fausse bonhommie. Enfin, hasard ou volonté délibérée, la distribution réunit le trio féminin de The Commitments de Alan Parker, plus de vingt ans après sa sortie, même si aucune ne se croise : la brune Maria Doyle Kennedy dans le rôle de Mary, une domestique, la blonde Angeline Ball responsable du licenciement de Joe et surtout Bronagh Gallagher en ' épouse ' bienveillante de Janet McTeer qui apporte un brin de légèreté dans un récit qui aurait pu être trop étouffant. À quand d'ailleurs une ressortie commune de la trilogie de Barrytown écrite par Roddy Doyle, qui réunit ce film ainsi que deux autres réalisés par Stephen Frears : The Snapper et The Van ?

 

Pascal Le Duff

 

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